Syrie : arrestation du peintre Youssef Abdelké

Le 18 juillet, le peintre syrien Youssef Abdelké a été arrêté par les autorités de Damas.

Des proches et amis de l'artiste syrien Youssef Abdelké, connu pour ses peintures et son engagement communiste, ont lancé une campagne en ligne pour réclamer sa libération après son arrestation jeudi par les forces du régime de Bachar el-Assad.

Youssef Abdelké a été arrêté dans la soirée du jeudi 18 juillet 2013 à un barrage des services de sécurité politique aux abords de Tartous, ville côtière du nord de la Syrie.

L'arrestation de ce peintre syrien, dont la renommée est internationale, intervient après que l'artiste a "passé la moitié de sa vie dans les prisons du régime et en exil forcé", peut-on lire sur la page Facebook réclamant sa libération.

"Son arrestation peut paraître de moindre importance comparée à la destruction et aux violences sanglantes (qui ravagent la Syrie) mais c'est malgré tout inacceptable", a expliqué à l'AFP Hala Al Abdalla, réalisatrice de cinéma reconnue et épouse de M. Abdelké.

"N'importe quelle personne qui travaille pacifiquement depuis la Syrie pour la réussite de la révolution (contre Bachar el-Assad) (...) est sacrée et ne devrait être touchée", a ajouté Mme Al Abdalla qui est sans nouvelles de son mari depuis jeudi soir.

Syrien, chrétien et communiste

 

Youssef Abdelké, chrétien syrien et responsable au sein du parti de l'action communiste (interdit) est membre du comité de coordination pour le changement national et démocratique (CCCND), opposition syrienne de l'intérieur qui rejette la militarisation de la révolution contre Bachar el-Assad et l'intervention de forces armées étrangères.
Deux autres dirigeants du parti de l'action communiste, l'alaouite Toufic Omrane et le druze Adnane al-Debes, ont également été arrêtés jeudi. Quelques heures avant son arrestation, Youssef Abdelké avait signé une pétition rédigée par des intellectuels syriens exprimant leur attachement "aux principes selon lesquels la révolution a débuté en mars 2011 (...) avec pour but la mise en place d'un système politique démocratique et pluraliste" en Syrie.
Des artistes syriens indépendants ont également dénoncé l'arrestation de leur confrère sur Facebook appelant à sa "libération et à la libération de tous les objecteurs de conscience et membres du mouvement non-violent" en Syrie.

2013 - Saint Jean Chrysostome à Damas ..., 2013. Fusain sur papier, 150 x 200 cm. © Youssef Abdelke.

Un artiste reconnu par les plus grands musées occidentaux

Youssef Abdelké est un des plus célèbres peintres syriens. Quatre de ses tableaux sont exposés au British Museum de Londres et deux à l'Institut du monde arabe à Paris.

Agé de 62 ans, il a étudié les arts plastiques à Paris avant de passer 25 ans en exil en France entre 1981 et 2005, date à laquelle il a décidé de rentrer en Syrie. Depuis mars 2011, assure son épouse, il lui était interdit de quitter le pays.

Des militants des droits de l'Homme assurent que des dizaines de milliers de personnes sont détenues dans les prisons du régime de Bachar el-Assad.

Youssef Abdelké par Alain Jouffroy

Grand observateur du phénomène vivant, graveur précis, rigoureux, méthodique, mais aussi poète en images, Abdelké a représenté d’abord des groupes humains aux têtes masquées, des acteurs en quête d’auteur, comme les personnages de Pirandello. Il les inscrivait dans la nuit, une nuit terriblement ténébreuse, où la mort et les monstres étaient omniprésents. Ce fut sa "comédie humaine", une comédie tragique, d’où le grotesque n’était jamais exclu. Peu à peu, les hommes ont disparu, et des animaux, des plantes ont surgi de la même nuit. Leur présence est si prégnante qu’on croit les toucher, les caresser des yeux. Aucun hyperréalisme làdedans, ni même de "réalisme ", au sens traditionnel de ce mot : tout se passe comme s’il réinventait, à chaque trait, la nature, une sorte d’encyclopédie, faite avec soin et au ralenti, des phénomènes naturels.

L’acuité de sa vision est telle qu’on se réveille comme d’un rêve en les regardant. Comme si on n’avait jamais vraiment vu, vu en profondeur et en relief ,ce qu’est un simple poisson. Abdelké entre dans le crâne, ou dans le poisson, ou dans un soulier de femme, comme Michaux "entrait" dans une pomme. Il a peutêtre dépecé le poisson, avant de le reconstituer. Il ne "représente" donc jamais le poisson, le soulier de femme ou le crâne de boeuf : il les ressuscite. Tel est son pouvoir de fascination : tout est voué à mourir et à disparaître, mais tout peut être sauvé, comme d’un déluge. Chaque phénomène vivant est un miracle matériel, un trésor et une énigme. Ah la surprise que ça fait, quand on le redécouvre ! Je ne sais pas comment il se débrouille pour y parvenir. L’observation, l’attention la plus extrême n’y suffisent pas. Tout se passe comme s’il voulait réinventer le monde, et le préserver définitivement de l’offense, de l’indifférence et de l’oubli. Comme si, mort luimême devant le crâne de boeuf, il voulait que tous les phénomènes vivants le remplacent, lui, le graveur syrien. Non, ce n’est pas " Abdelké " qui l’intéresse, c’est tout ce qui n’est pas Abdelké, tout ce qui survivra à Abdelké, tout ce qui dépasse de loin, de très loin, Abdelké.

Beaudelaire, j’en suis certain, aurait été émerveillé par ses gravures, leur aurait consacré des poèmes et des textes fervents, enthousiastes. Il y aura toujours du jour, et toujours de la nuit, toujours de la lumière, au moins encore pendant quelques milliards d’années, et toujours de l’obscurité. Et c’est dans cette lumière, c’est dans cette obscurité éternelle qu’Abdelké travaille, comme à la lueur d’une bougie, d’une simple petite bougie, vacillante dans son bougeoir. Quand il parvient à ce résultat, que j’appelle résurrection, il sourit, il est content, il s’arrête, pose son burin : pas la peine d’en rajouter. Ca vit, ou ça ne vit pas. Ca surgit, ça resurgit, ou ça ne resurgit pas. Toute la question de l’art est là. D’ailleurs, le mot "art " est inadéquat. Il ne s’agit pas d’art, mais de la métamorphose de la mort en existence vivante. Le poisson d’Abdelké n’est pas un poisson : c’est une flèche, un rayonnement, une respiration, un appel chuchoté à la vie. Mais c’est aussi un poisson, je ne sais pas, moi : un saumon, une sardine, un brochet. Mais il vole comme un oiseau dans la nuit où nous revoici plongés. Dans un grand fusain sur toile, il a dessiné une tête de poisson dans une boîte, et cette tête énorme nous regarde, comme si l’image de la mort était encore plus vivante, pour Abdelké, que celle de la vie.

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Youssef 'Abdelké n’a jamais cessé de revendiquer la liberté et la dignité pour son peuple, il a toujours milité pour la création d’un État civil et démocratique en Syrie, et ce avant et pendant les vingt-cinq ans d'exil forcé à Paris, puis récemment, lorsqu’il lui a été permis de rentrer dans son pays.Lire l'article
 
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