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Publié par Bruno

La tête d'un homme

Pierre Bérégovoy - Premier Ministre 1925-1993

Si fidèle qu'il fût à ses origines, il en avait assez d'entendre rappeler qu'il était autodidacte. Près de Mendès France, et dans les groupes d'études, il avait acquis selon lui une formation qui valait tous les titres universitaires.

Sortant d'une émission de télévision, il dira à un ami : « Ils veulent ma peau en douceur. » ou l'immoralité supposée qui l'empêchait de se défendre.

Il était bien plus habité par la conscience d'incarner la modernisation de la gauche que de devenir « un Pinay de gauche ». Il était fier de sa politique monétaire et voulait convaincre en convaincre tous ceux qui l'estimaient comme Raymond Barre qui fut l'un des rares à trouver des mots justes et dignes après son décès. Mais, il n'a pas pu défendre, ni mener à bien sa politique puisqu'on l'accusait de liaisons dangereuses et immorales. 

Le jour où les premières révélations ont été faites sur le prêt d'un million, sans intérêts, consenti par Roger-Patrice Pelat à Pierre Bérégovoy pour qu'il puisse acquérir un appartement dans le 6e arrondissement, et parce qu'alors qu'il était simple député, après avoir été ministre de l'Economie, il avait eu besoin d'emprunter un million de francs et les avait obtenus sans intérêts de Pelat qui devait plus tard se révéler compromis. Puis l'information, comme c'est l'usage, comme l'effet mécanique du système y conduit, a été répétée tous les quarts d'heure à la radio, a été reprise quatre fois par jour sur toutes les chaînes de télévision, puis pendant plusieurs semaines par toute la presse écrite. Qui peut résiter à de telles pressions surtout en une période pré-électorale cruciale pour la gauche qu'il souhaitait incarner ? 

 Malraux écrivait dans la Condition Humaine « la mort transforme la vie en destin». Le suicide de Bérégovoy, si suicide il y a eu, a renvoyé le monde politique dos au mur des certitudes, a interpellé l'opinion qui s'est questionnée. Chaque Français en son for intérieur a été touché. Son acte était le fait d'un honnête homme issu d'une famille ouvrière de Seine-Maritime, il nous l'a lancé au visage.

Flash-back.

Steven Spielberg, président du Jury du 66eme Festival de Cannes 2013

Ce fils d'émigré russe ukrainien et de fille de fermière, élevé à Sotteville en banlieue ouvrière d'Elbeuf, semble avoir eu une enfance choyée et heureuse. A l'école communale, il est « le petit Russe » mais est premier de sa classe que l'on voudrait bien voir poursuivre des études. A 11 ans, il invente le « jeu du gouvernement » qui consiste à se nommer président et à distribuer des ministères à ses meilleurs copains. Nous sommes en 1936, et Pierre révère déjà le nom de Léon Blum. A 13 ans, Pierre avait lu « A l'échelle humaine » de Léon Blum et disait: « Ce livre m'a donné le sentiment d'une révélation. ». Quand Pierre passe à 14 ans son certificat d'études, en juillet 1939, on sent venir la guerre. Plus question de bourse. Pierre doit travailler. Il entre au lycée technique Ferdinand-Buisson à Elbeuf, y passe son CAP d'ajusteur-fraiseur, et commence, chez Frenckel, à tailler des roues dentées. L'avenir est bouché. Pierre cherche, et trouve, un autre emploi. Il entrera comme commis à la SNCE Les chemins de fer, à l'époque, c'est la sécurité assurée, la promotion sociale possible. On peut même devenir chef de gare ! Nous sommes en 1942. Dans l'atelier d'entretien des machines travaille un autre garçon de 17 ans,- Roger Leroy, qui deviendra journaliste et directeur de « l'Humanité ». Roger est communiste clandestin, Pierre non. Tous deux prennent le même virage : celui de la Résistance. Puis il rejoint le groupe Résistance-Fer, où l'influence des communistes y est grande, et qui va livrer la grande bataille du rail. En 1944, à Elbeuf, Pierre Bérégovoy voit passer De Gaulle en compagnie de Roland Leroy, il ne l'oubliera jamais : il avait croisé son premier grand homme. Octobre 1945, ayant refusé de s'inscrire au PC pendant la guerre, il adhère à la SFIO à Lyon. Sa destinée commence pour finir sur les rives d'un canal simenonien de la Nièvre le premier jour de Mai, ironiquement un jour sans saint, celui de la Fête du Travail.

Le drame

Avril 1992 : Pierre Bérégovoy présente son gouvernement à François Mitterrand.

La démocratie cruelle a tué Pierre Bérégovoy. D'autres auraient pu succomber comme Mitterrand, au lendemain de l'attentat de l'Observatoire, celui qui devait devenir Président voyait alors sa carrière détruite et sa vie privée de sens. Pompidou et l'affaire Markovic qui mettaient en scène sa femme dans de galantes parties fines. Sans oubleir Giscard qui dans ses mémoires témoigne du calvaire qu'il subit lors de l'affaire des diamants de Bokassa. La politique est bien la continuation de la guerre par d'autres moyens. On ne pouvait pas sauver le soldat Béré. Ni armes de destruction massives, ni violences par armes, la seule qui existe dans ce combat sur le champ de bataille de la démocratie : c'est le coup au dessous de la ceinture, le coup bas, la fuite qui a mis en lumière le prêt accordé par Patrice Pelat. L'opinion a fait le reste. En dictature, les dirigeants vivent dans la terreur de l'attentat. En démocratie, dans la terreur du scandale. Bérégovoy est tombé au champ d'honneur de la démocratie.

Les troupes de la Démocratie étaient toutes mobilisées pour ce combat, sans quartiers : l'attitude nouvelle de la justice, bien plus pugnace qu'autrefois à l'égard des puissants, la liberté croissante des journalistes, bien plus efficaces dans l'enquête que leurs prédécesseurs, l'élévation du niveau de formnation .et d'information de la population, qui lui permet de juger d'un oeil inquisiteur dans toutes sortes de domaines autrefois réservés à « ceux qui savent ». Pierre Bérégovoy était projeté dans une spirale de mort.

La mort de Pierre Bérégovoy, tout en gardant sa part de mystère, est un appel déchirant qui touche toutes les consciences. Un appel à la pacification de ce régime qui n'est pacifique qu'en théorie : la démocratie.

Les affaires.

Le juge Thierry Jean-Pierre informé par Charles Pasqua

Elles se résument en une seule phrase. Pierre Bérégovoy et ses relations chaleureuses avec des brasseurs d'argent comme Bernard Tapie,Pelat ou Saillir Traboulsi, et qu'il a fréquentés régulièrement jusqu'à l'affaire Pechiney, relèvent plus de la fascination d'un autodidacte méritant, vis-à-vis d'un monde chatoyant mais extérieur. Et quid de l'affaire Pelat ? Le juge Thierry Jean-Pierre aurait été informé au préalable par les réseaux de Charles Pasqua. Ce juge militant savait où il allait lorsqu'il a dépouillé les comptes de Pelat à la banque Hottinguer. 

Conclusion

Une du Parisien 2 mai 1993

Pierre Bérégovoy, qui rêvait de réconcilier le socialisme et la gestion, savait qu'il risquait de perdre sur les deux tableaux : ses amis lui reprochaient le déficit social ; ses adversaires ne lui pardonneraient pas les déséquilibres des comptes. Bérégovoy avait le sentiment d'avoir, fait perdre son camp, alors que la droite allait récupérer sans vergogne les fruits de sa politique en obtenant en quinze jours cette baisse des taux d'intérêt que les marchés lui refusaient, à lui, depuis des mois. Il n'a jamais regretté son attachement au franc fort. Quand on lui demandait les raisons de son obsession d'une monnaie forte, Antoine Pinay racontait toujours ce voyage qu'il avait fait dans l'Allemagne de Weimar, en 1923, où il avait vu flamber l'addition de son déjeuner de 50% entre l'entrée et le dessert. Le « Pinay de gauche» avait, lui aussi, son « Rosebuct- » monétaire : le portemonnaie de sa mère, qui, pour élever ses quatre enfants à la mort de leur père tient une petite épicerie près de Rouen. Toute son enfance il entendra : « Un sou est un sou. » Il en conservera une conviction : mie bonne gestion préserve le pouvoir d'achat des Français, alors que l'inflation est un scandale parce qu'elle rogne le revenu et l'épargne des plus démunis. « C'est un impôt sur les pauvres », répétait-il -toujours.

 

Pierre Bérégovoy restera dans l'histoire comme le ministre qui n'a jamais dévalué.

Pierre Bérégovoy 1925-1993 : 20 ans déjà !

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