Jacques Vergès, entre enfer et paradis

L'avocat Jacques Vergès est mort à 88 ans, jeudi 15 août 2013. Mais qui était réellement cet avocat hors-normes, personnage ambigu et médiatique, frondeur et pourfendeur. Le mieux est de le laisser parler de lui. Ni hommage, ni critique positive, simplement Jacques Vergès avec les mots de Jacques Vergès.
« Je ne suis pas un prophète, je n’ai pas cet orgueil. C’est vrai que je suis connu et je représente pas par moi-même mais par ceux que j’ai défendu depuis 50 ans, un demi-siècle, tous ceux qui se battent contre le colonialisme, tous ceux qui se battent contre l’agression, tous ceux qui se battent contre la torture, la domination des plus forts, voilà ce que je représente. »

En janvier 2006, Jacques Vergès, était au Palais de Congès à Paris, et tenait conférence devant un public de 1200 personnes. A cette occasion, il est revenu sur les faits marquants de sa carrière contestée ou adulée ; c'est selon. Vergès est-il réellement ce qu’il clame être : un homme curieux de tout ce qui concerne ses frères humains, soucieux d’écouter et de comprendre ? Jacques Vergès va, ici, évoquer ses souvenirs, les destins qu’il a croisés, se laisser aller à narrer.

La stratégie de rupture

Quand on mène une plaidoirie de rupture, il s’agit en effet de faire référence à des valeurs plus hautes, mais on reste prisonnier d’un système. Même si on le combat, c’est avec des armes qui doivent être intelligibles, sinon acceptées par l’opinion. Dans la stratégie de rupture, on fait donc référence au droit. Le seul qui fasse exception, c’est Saint-Just, lorsqu’il a demandé la mort de Louis XVI en ces termes : « Louis a régné, donc il est coupable. On ne peut pas régner innocent. La postérité froide s’étonnera un jour qu’au XVIIIe nous soyons moins avancés qu’au temps de César. Là, le tyran fut immolé en plein Sénat, sans autre loi que la liberté de Rome et sans autre formalité que vingt-trois coups de poignard ». Mais c’est exceptionnel ! Pendant la Guerre d’Algérie, nous faisions référence au droit international. Je n’ai jamais eu de clients exécutés. À la fin, ces débats ont été une défaite pour la France, parce qu’on n’y parlait plus des attentats, on n’y parlait que de la torture.

L'anticolonialiste face à « l’apport positif de la colonisation française » selon Jacques Chirac...

J’aimerais savoir ce qui va en sortir pour porter un jugement… Il est clair que cet article a été voté avec l’abstention des socialistes… C’est scandaleux. Scandaleux à tout point de vue. Scandaleux au niveau de l’appréciation portée sur le colonialisme, mais scandaleux aussi du point de vue de la liberté des universités et de la recherche. Dans le cas de l’Algérie, quand on lit les textes fondateurs, les déclarations de Bugeaud, de Tocqueville, c’est d’une brutalité énorme. Bugeaud dit : « Nous devons déferler sur ce pays comme les Wisigoths. », et Tocqueville, qui était par ailleurs capable d’écrire des livres très subtils sur la fin de la royauté, sur la démocratie en Amérique : « Il faut admettre qu’on peut brûler les villages et incendier les moissons ». C’était ainsi qu’il fallait traiter les Arabes, et c’est sûr que c’est une vision très européo-centrique.

Une partie de ma famille est originaire de la Réunion. J’y ai plaidé un jour devant des magistrats auxquels j’ai dit : « Il y a un contentieux entre vous et nous qui date de l’esclavage. Vous étiez capables au temps de l’esclavage de rendre une décision humaine le matin concernant la garde d’un enfant blanc. Et le soir même, vous étiez capables d’ordonner qu’un esclave soit mutilé ». C’est de la schizophrénie. C’est particulièrement choquant. Et là-dessus, tout le monde est d’accord. Il faut dire qu'à (...) l’UMP (...) il y a une dérive à droite extraordinaire. C’est clair, Sarkozi ne le cache pas : il vise l’électorat de Le Pen. Dans ces conditions-là, ces déclarations n’ont rien d’étonnant.

...et toujours sur la colonisation et le "néo-colonialisme"

Je pense au Procès Barbie… Ce n’était pas un ange, sûrement. Mais enfin, ce qu’il a fait en France par rapport aux exploits de Monsieur Sharon à Sabra et Chatilah ! Or, aujourd’hui, tout le monde verse un pleur et en arrive à le comparer à de Gaulle ! Vous avez ces déclarations de Finkielkraut où il parle de « sauvages », un mot qui a disparu de la langue politique depuis un siècle… Vous avez Monsieur Arno Klarsfeld, que Sarkozi prend comme expert pour redéfinir cette loi et qui dit : « Nous avons donné à ces gens une culture ! »  Ceux qui ont construit Angkor, ceux qui ont construit Machu Pichu, qui ont fait les bronzes du Bénin sont une bande de connards, il a fallu que les sous-offs de la coloniale arrivent pour leur apporter la culture ! Pire encore… Je lisais un article de Claude Lanzmann où, même s’il reconnaissait que la colonisation, c’est dégueulasse, et tout ça, eh bien il y a des aspects positifs : « Nous leur avons apporté une langue !  ». Comme si ces gens parlaient par onomatopées ! Ce sentiment est vraiment général…

Vergès face à l'affaire Outreau rélévatrice d'un malaise judiciaire français

Le procès d’Outreau est, à mon avis, quelque chose qui devait arriver, et dont je salue l’arrivée. Parce que c’est le moment où, les métastases ayant envahi tout le corps, on se rend compte qu’il faut tuer la bête. Le procès d’Outreau est frappant parce que c’est un bouquet de fleurs vénéneuses. Dans chaque dossier, il y a une de ces fleurs. Là, on les a toutes réunies, en même temps. Lors du procès d’Outreau, un expert dit : « Cet enfant a dessiné un rat avec une grosse queue, suivez mon regard ». Nous sommes en pleine folie ! Au procès Barbie – on ne peut pas bien sûr engager pour Barbie un combat comme on peut l’engager pour un enfant –, l’expert disait : « Il est constipé ». Vous me direz : « Quel est le rapport ? », parce que vous avez un esprit simple… « Le constipé veut garder tout ! Il ne chie pas ! Cela veut dire qu’il reste fidèle à l’homme qu’il était. »

Vergès et les « experts » judiciaires

Au procès d’Omar Haddad, – nous vivons une époque scientifique – l’expert et le contre-expert s’exclament : « Nous sommes sûrs : l’écriture de Omar m’a tuer est identique à celle de Mme Marchal ». Je consulte un expert, graphologue à Paris, et il me fait une consultation. Vous savez, on examine l’écriture, si la barre du t est ascendante ou droite, si elle traverse la barre verticale ou pas, si le o est fermé à dix heures ou à midi… Je lui demande : « Je vous fais citer comme témoin ? ». Il me répond :« Jamais ! Vous voulez que je perde ma clientèle ? ». Je remarque :« L’expert est désigné par le juge, alors qu’est-ce qu’on fait ? ». Il conclut :« Rien, je vous l’offre gratuitement. Brillez avec ma science ». Et au cours du procès, je dis à deux experts, à partir de ses constatations : « Écoutez, je regarde le o : dans tous les textes de Madame Marchal, il est fermé à neuf heures, et ici, il est fermé à midi ! Je vois la barre du t, elle ne traverse pas la barre verticale, or vous dites que l’écriture est identique à 100%. » « Oui, me répond-on, peut-être pas à 100% mais à 90%... » « Mais si quelqu’un me ressemble à 90%, ce n’est pas moi ! » « Oui, mais ça s’explique par ses blessures… », et ainsi de suite.

Tous les experts sont de ce type. L’expert vit des commissions que lui donne le juge ; si le juge ne donne plus de commissions, il ferme sa boutique. Et je donne là des cas où un expert pète les plombs, mais, vous savez, l’expert qui se trompe sans que cela se remarque, cela existe aussi… Ne parlons même pas du psychiatre en général, même quand il est prétendument de bonne foi… On demande à un psychiatre : « Pensez-vous que Monsieur Dupond aurait été capable, dans une crise de colère, de tuer sa femme ? ». Que voulez-vous que le type réponde ? « Oui.» Oui… mais Monsieur Dubois aussi ! Et ça, ça apparaît comme pièce à charge : il était capable de tuer sa femme, sa femme a été tuée, donc c’est lui…

Vergès, Action Directe et les prisonniers politiques français

L’argument avancé à l’encontre de Nathalie Ménigon, qui est très malade, c’est : « Vous êtes trop malade pour vous réinsérer à l’extérieur, donc on vous garde ».

Je plaidais récemment pour Régis Schleicher, l’un des membres un peu à part d’Action Directe. Il est très fier d’occuper la cellule de Blanqui à Clairvaux. Vous savez, la prison, les détenus en parlent comme des hôtels : tel hôtel été fréquenté par Saint John Perse, l’autre par Gide. À son procès, Schleicher déclare donc : « Je suis fier d’occuper la cellule de Blanqui, et je suis fier d’avoir tenté une évasion à l’exemple de mes prédécesseurs : Blanqui, Bakounine et Staline ». Il y avait quand même eu, dans cette affaire, un gardien ligoté, l’usage d’une arme et d’explosifs – et je plaidai le devoir d’évasion. Le Procureur m’écoutait avec énervement, mais le tribunal encaissait. Je dis : « Écoutez, dans un hebdomadaire bien connu (Le Nouvel Obs’), il y a eu une déclaration publiée récemment, signée de trois anciens Gardes des Sceaux (Badinter, Guigoux et Lebranchu), signée du Président de la Commission parlementaire d’enquête sur les prisons, signée du Président de l’Union Syndicale des Magistrats, signée des responsables du Syndicat de la Magistrature. Que disent ces braves gens ? Que les prisons en France sont une honte. Que les prisons en France sont des cloaques. Que dans les prisons en France, la dignité humaine n’est plus respectée. Que dans les prisons en France, on ne sait pas ce qui se passe dans les cellules la nuit ». Je lui dis aussi : « J’ai un livre de poche où M. Dils, condamné pour avoir tué deux enfants, ensuite acquitté, explique être arrivé puceau à la prison et détaille son “éducation sentimentale”. Deux types le prennent, l’un ouvre sa braguette et ordonne une fellation. Ensuite, dit-il, l’idée lui est venue de passer par derrière et enfin, de se retirer, de jeter sa capote et de lui éjaculer au visage. C’est son premier rapport sexuel. Dils raconte qu’après, il s’est lavé, mort de honte. Il pensait que c’en était fini, mais non, le type est revenu. Aucune poursuite n’a été engagée. Alors à ce moment-là, ne pensez-vous pas que c’est, non pas un droit, mais un devoir de s’évader, un devoir d’échapper à un attentat contre sa dignité tous les jours, que ce devoir existe pour lui, mais pour nous aussi ? ».

Vergès face à son image

Au moment du procès Barbie, j’ai reçu beaucoup de lettres d’injures ou de menaces. J’ai reçu dix fois plus de lettres d’approbation. Il y a un hiatus entre le microcosme médiatico-politique et la population française. Le Français aime bien l’homme qui est seul face à l’establishment.

Un jour, j’ai quitté la Cour d’Assises d’Aix à midi pour aller déjeuner avec un confrère, et on traversait une petite foire qui se tient deux fois par semaine devant le Palais de Justice, où on vend du miel de montagne, de vieux livres, etc. Et il me disait : « Tu vois, qu’on te reconnaisse ne m’étonne pas, mais ce qui m’étonne, c’est la manière dont ils te saluent : ce n’est pas un notable qu’ils saluent, c’est un complice. » (Vergès imite alors une personne s’adressant à lui avec un clin d’œil : « Alors, Vergès, on continue ? »). Et donc je reçois pas mal de lettres d’approbation… Des lettres d’une vieille dame catholique, demandant : « Mais qu’est-ce qu’on fait du pardon ? ». Ou bien d’un vieux schnock, d’un colonel de réserve : « Scrogneugneu, on a fait pareil, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? ». Ou encore de beaucoup de jeunes, comme cette lycéenne de Fénelon qui m’écrivait : « Maître, je ne sais pas qui vous paye, les terroristes ou les nazis, mais je vous adore. Parce que depuis ce procès, vous avez foutu la merde à la maison ! ». Mais il y a des lettres de menace aussi. Un jour, j’ouvre une lettre (vous savez, on est un peu infatué) et en tombent des pétales de roses. « Tiens ! Une admiratrice ? ». La lettre disait : « C’est une avance sur ta couronne mortuaire, salaud ! ».

Une fois, à Lyon (mais là c’était moins menaçant), le procès se termine à deux heures du matin et le Préfet de police en grand uniforme me dit : « Maître, il y a une foule à l’extérieur qui vous est hostile. On a préparé une voiture banalisée dans la cour du Palais de justice, nous pouvons y parvenir par un escalier dérobé ». « Écoutez, je vous arrête-là, je suis entré par la grande porte, je sortirai par la grande porte ! Et c’est à vous de me protéger si nécessaire. » Je suis donc sorti, et effectivement, il y avait cent imbéciles, pas des Lyonnais, des voyous du Betar, avec des slogans intelligents du genre : « Vergès SS, on aura ta peau ». Mais ce qui me faisait plaisir, c’était que j’étais encadré par les flics et c’étaient les flics qui recevaient des boulons sur la tête !

Sur son passé de resistant et les huits années de disparition

De toute façon, je ne vous en dirai rien ! Moi, en tout cas, dans cette affaire, ce qui m’étonne le plus, c’est que les services de renseignements français soient encore dans le cirage ! 

Son étonnement d'être encore en vie en 2006

On est toujours étonné d’être en vie… Mais oui, bien sûr. Par exemple, pendant la guerre d’Algérie, après l’assassinat de notre confrère Ould Aoudia. Le lendemain, au procès, nous avons demandé une minute de silence. Le Président nous a répondu : « Ce n’est pas le premier Algérien qui est tué ». Notre geste de nous lever lui apparaissait comme subversif. On s’est dit : « C’est sans doute des ultras ». Il y a eu un vague communiqué de revendication à Genève, de la « Main rouge ». Et puis six d’entre nous ont reçu un message avec des lettres tirées d’un journal, ainsi rédigé « Toi aussi », et un numéro d’ordre, de 2 à 7. Le numéro 2, c’était moi. On avait même obtenu un port d’arme. On a porté plainte. Elle n’a pas été reçue. Il y a une quinzaine d’années est paru un bouquin d’un colonel de l’armée française, racontant l’exécution sous ses yeux d’Aoudia. Le type se planque dans les toilettes en face du bureau et quand Aoudia sort, avec un silencieux, il l’abat de dos, et une voiture l’attend. Donc, c’était déjà les services spéciaux, cela est reconnu par l’exécutant. Ensuite, dans ses mémoires, Monsieur Constantin Melenik, qui était chargé de la Sécurité au cabinet de Michel Debré, dit qu’à une réunion, Debré avait proposé d’abattre quatre responsables du Collectif, trois Algériens et moi. Ce qui confirme que cela émanait d’un ordre supérieur…

Vergès et la religion

Je n’ai de préoccupation religieuse de fond. Moi, ce qui me fascine, c’est l’homme, l’être humain. Je pense que l’être humain, c’est quelque chose de plus intéressant, de plus vaste que tous les astres de l’univers. Je suis beaucoup plus ému par le chant d’un pygmée appelant la pluie que par la vision d’une trottinette téléguidée circulant sur la planète Mars. Pour moi, il y a des choses que nous ne connaissons pas encore, que nous ne connaîtrons jamais. C’est ce qui me fascine, même dans le regard d’un chien, d’un animal.

Ceci étant, hier, je plaidais pour la rupture en prenant des références qui soient accessibles à un public très large. Sophocle n’est pas un membre d’Action Directe, Jeanne D’Arc est une sainte. Et puis il y a cette vision du péché. Je pense que l’infraction, c’est ce qui caractérise l’être humain, autrement on serait dans des sociétés répétitives, comme une ruche. C’est seulement l’infraction qui fait que la société évolue, qu’il y a une histoire et que les gens ne sont plus interchangeables, qu’il y a un destin.

Si Vergès avait besoin d'un avocat

Parmi ceux que l’on appelle les ténors plus âgés que moi, les deux personnes à qui je rends toujours hommage, c’est Isorni et Tixier-Vignancourt. Mais je ne sais pas si j’aurais fait appel à eux, parce que l’opinion a tendance à étiqueter l’avocat. Non, j’aurais pris de jeunes confrères que je connais…

 

Au Kiosque aux Canards de conclure par deux petites phrases. L'une d'une addolescente, adréessée à Maître Vergès : « Maître, je ne sais pas qui vous paye, les terroristes ou les nazis, mais je vous adore. Parce que depuis ce procès, vous avez foutu la merde à la maison !  ». L'autre une réponse de Jacques Vergès à cette la question de savoir s'il pourrait défendre un ultra-sionniste, sa réponse : « S’il plaide coupable. ».

Vergès, il te reste ta plus grande plaidoirie à faire, celle qui te conduira au paradis ou en enfer.

Jacques Vergès, entre enfer et paradis
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