Le non-lieu Sarkozy : une ordonnance peu flatteuse

Comme le souligne Médiapart, qui s’est procuré cette ordonnance ; l’ancien président de la République est sévèrement égratigné dans l’ordonnance des juges de l’affaire Bettencourt, qui lui accorde pourtant un non-lieu.

Ainsi, tout en faisant bénéficier Nicolas Sarkozy, initialement poursuivi pour « abus de faiblesse », d’un non-lieu pour insuffisance de charges, les magistrats assortissent leur ordonnance de considérations très peu flatteuses, voire cruelles, pour l’ex-président de la République.

Morceaux choisis de l'ordonnance...

Sarkozy ne pouvait pas ignorer l’état de faiblesse de Liliane Bettencourt

Nicolas Sarkozy raconte aux juges une anecdote qui se veut révélatrice :

« Avec Madame Liliane Bettencourt, il était impossible de parler politique devant elle pour deux raisons : elle était sourde à un niveau profond et la politique ne l'intéressait pas. » Au cours d‘un repas, voici quelques années, narre Sarkozy, « il y avait une dizaine de personnes, et madame Liliane Bettencourt me raconte qu’elle va partir avec André aux Seychelles, qu’elle aime nager. Je lui dis que moi aussi, j’aime beaucoup nager. Et là, elle dit en s’adressant à André qu’il “faut resservir le maire, Nicolas Sarkozy qui aime beaucoup manger”… »

Les juges n’apprécient pas.« Ce bref récit qualifié d’anecdote par Nicolas Sarkozy n’a pourtant rien de pittoresque et n’est pas susceptible de divertir », écrivent-ils sèchement, en faisant référence à la définition du Larousse. « En revanche, il est parfaitement révélateur des difficultés de compréhension de Liliane Bettencourt, bien au-delà de la chose politique, ce dont Nicolas Sarkozy avait parfaitement conscience. »

« Par ailleurs, hormis sa connaissance de la vulnérabilité apparente de Liliane Bettencourt, en raison de son handicap de surdité, il est impossible que Nicolas Sarkozy n’ait pas constaté, le 24 février 2007, la très grande fragilité particulièrement apparente de cette dame âgée (que malgré ses dénégations il a rencontrée ce jour-là), alors que cette fragilité était soulignée et décrite par le personnel qui était présent, et attestée par une permanence médicale à son domicile 24 heures sur 24 depuis le 1er septembre 2006. »

Nicolas Sarkozy a menti quant à ses visites au couple Bettencourt

L’ancien ministre et candidat à l’élection présidentielle n’avait reconnu, devant les juges d'instruction, qu’une seule visite, le 24 février 2007. « Ce rendez-vous du 24 févier était avec André Bettencourt, je suis formel. Je suis formel aussi pour dire qu’il n’y a pas eu d‘autres rendez-vous en 2007, 2008 ou 2009, en tout cas jusqu’au décès d’André Bettencourt », a-t-il déclaré.

Sarkozy ajoutait : « Ce que je veux souligner, c’est que si j’étais revenu, je serais revenu dans les mêmes conditions compte tenu de mes obligations quant à mes déplacements de l’époque. »

« C’est en raison de ces déclarations spontanées, trop affirmatives, que de nouvelles investigations étaient réalisées », écrivent les juges. « Elles ont mis en évidence des contradictions entre la version de Nicolas Sarkozy et celles des témoins, contradictions qui ont été corroborées par des éléments documentaires venant accréditer l’existence de deux visites de Nicolas Sarkozy au domicile du couple Bettencourt entre le 14 janvier 2007, date de son investiture comme candidat aux élections présidentielles, et les 26 mars 2007, date à laquelle il quittait le ministère de l’intérieur. De ces témoignages et éléments matériels, il ressort que Nicolas Sarkozy est venu à deux reprises au domicile de Liliane Bettencourt, le 24 février 2007 et auparavant, le 10 février 2007. »

Le rendez-vous du 24 février avait bien pour objet d’obtenir un financement

Nicolas Sarkozy déclare que cet entretien lui a été demandé par André Bettencourt pour parler de sa campagne, dans une lettre du 19 janvier, et qu’il était passé le remercier. Les magistrats en doutent.

« Les constatations faites à partir de ces lettres des 19 janvier et 19 mars 2007 », dans laquelle il remerciera André Bettencourt « sans faire aucune allusion à sa visite du 24 février », « mettent à néant les explications fournies par Nicolas Sarkozy », écrivent les magistrats.

Selon eux, l’objet de ce rendez-vous « ne pouvait pas être de remercier André Bettencourt, dans la mesure où Nicolas Sarkozy le fera le 19 mars ». En revanche, ils rappellent les déclarations d’un témoin, selon lequel Liliane Bettencourt avait confié à cette époque que Nicolas Sarkozy était venu les voir, elle et son mari, « pour leur demander des sous ». Un élément qu’ils rapprochent de cette mention retrouvée dans les carnets de François-Marie Banier à la date du 26 avril 2007 : « De Maistre m’a dit que Sarkozy avait encore demandé de l’argent. »

Voici ce qu’en pensent les juges : « Le comportement incriminé de Nicolas Sarkozy, à savoir sa demande d’un soutien financier occulte, nécessairement en espèces, formulée à Liliane Bettencourt, personne âgée et vulnérable, alors qu’il exerce les fonctions de ministre de l’intérieur, et qu’il est candidat déclaré à l’élection présidentielle, est un comportement manifestement abusif. »

Les conclusions étranges du non-lieu

« Liliane Bettencourt elle-même, lorsqu’elle se confie à François-Marie Banier, lui dit :“De Maistre m’a dit que Sarkozy avait encore demandé de l’argent. J’ai dit oui.” Ce qui démontre que, si elle n’a plus le souvenir des visites, Patrice de Maistre lui en a rappelé l’objet, et c’est à lui qu’elle a formulé son acceptation. »

« Il n’est donc pas démontré que ce soit la demande de Nicolas Sarkozy du 24 février 2007, dans les circonstances désormais établies, qui a conduit Liliane Bettencourt aux actes gravement préjudiciables auxquels elle a consenti de mises à disposition, notamment à celui de 400 000 euros, du 26 avril 2007, puisque la responsabilité en incombe à Patrice de Maistre, et que celui-ci avait déjà obtenu un premier acte de mise à disposition le 5 février 2007, avant la visite de Nicolas Sarkozy. »

Les juges ajoutent ceci : « Par ailleurs, il convient de noter que si les investigations démontrent que Patrice de Maistre a bien perçu les espèces livrées le 26 avril 2007 (et les autres), il n’est pas établi qu’il les ait entièrement redistribuées, Liliane Bettencourt ayant elle-même un doute à ce sujet : “Comment puis-je savoir si lui donne vraiment. Vous verrez ce que c’est l’argent…” ».

Conclusion prudente, et un peu rapide, des juges d’instruction : « En conséquence, il sera dit n’y avoir lieu à suivre contre Nicolas Sarkozy du chef d’abus de faiblesse au préjudice de Liliane Bettencourt. »

Pour Woerth, c’est plus grave

En ce qui concerne Éric Woerth, l’ancien trésorier de la campagne présidentielle de Sarkozy, les juges ne font pas de détail :« Il a reçu des sommes en espèces qui lui ont été remises par Patrice de Maistre », écrivent-ils. « Les circonstances de ces remises établissent qu’Éric Woerth avait connaissance de leur origine frauduleuse. »

Les juges tiennent pour acquis « qu’il a bénéficié à deux reprises de sommes d’argent »remises par Maistre, le 19 et le 30 janvier 2007, pendant la campagne présidentielle.

Le non-lieu Sarkozy : une ordonnance peu flatteuse qui conduit, pourtant, à un non-lieu

Le non-lieu Sarkozy : une ordonnance peu flatteuse
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