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Publié par Bruno

Le Kiosque aux Canards vous propose un dossier complet sur les films en compétition au 66ième Festival de Cannes. Des interviews, des articles complets et détaillés sur les films, acteurs, réalisateurs, bref, le Kiosque fait son cinéma. Rerouvez aussi les bandes annonces, les moments forts du festival en vidéo.

Les moments du jour

CEREMONIE D'OUVERTURE - MERCREDI 15 MAI

Une cérémonie menée par une dame de cœur

Le président Steven Spielberg et la dame de coeur,
maîtresse de cérémonie, Audrey Tautou

Tremblante, le souffle court, une Audrey Tautou chamboulée s'est montrée aux invités de la cérémonie d’ouverture du 66e Festival de Cannes, comme à la sortie d’une séance riche en émotions. La maîtresse de cérémonie est apparue sur la scène du Grand Théâtre Lumière le micro contre la poitrine pour donner une résonnance à son pouls.

C’est aux cœurs qu’elle s’est adressée. « Les cœurs prêts à être charmés, bousculés, ébahis, à l'arrêt, des cœurs endimanchés ou pas, ici et ailleurs, qui adorent le cinéma depuis qu'un jour, un film, le premier, les a emmenés au septième ciel. » Pour elle, ce film, c’était E.T. a-t-elle raconté, et cette étrange créature « qui répétait Téléphone maison, téléphone maison ».

La transition est toute trouvée, Steven Spielberg rejoint la maîtresse de cérémonie. Standing ovation et réaction du président du Jury : « Mon Dieu », en français s’il vous plaît ! Applaudissements aussi pour les autres membres du Jury, ovation pour sa rétrospective, sur les bandes son désormais mythiques d’Indiana Jones et Jurassic Park entre autres.

Après une reprise très jazzy et soul de Sister, chanson tirée de la bande originale de La Couleur pourpre, Amitabh Bachchan accompagne Leonardo Di Caprio sur scène. C’est à l’acteur phare de Gatsby le Magnifique que revient la traditionnelle formule de début de Festival : « Je déclare maintenant ouvert le 66e Festival de Cannes. » Viennent les derniers mots d’Audrey Tautou, qui souhaite à tous les festivaliers « une tachycardie collective », avant de laisser leurs cœurs cinéphiles plonger dans la magie du septième art.

GATSBY LE MAGNIFIQUE

Gatsby le Magnique, film d'ouverture hors-compétitionBande Annonce

Leonardo di Caprio, Gatsby dans le film,
Lors de la cérémonie d'ouverture le 15 mai

Synopsis

Printemps 1922. L'époque est propice au relâchement des mœurs, à l'essor du jazz, à l'enrichissement des contrebandiers d'alcool et aux envolées de la Bourse… Apprenti écrivain, Nick Carraway quitte la région du Middle-West pour s'installer à New York. Voulant sa part du rêve américain, il vit désormais entouré d'un mystérieux millionnaire, Jay Gatsby, qui s'étourdit en fêtes mondaines, et de sa cousine Daisy et de son mari volage, Tom Buchanan, issu de sang noble. C'est ainsi que Nick se retrouve au cœur du monde fascinant des milliardaires, de leurs illusions, de leurs amours et de leurs mensonges. Témoin privilégié de son temps, il se met à écrire une histoire où se mêlent des amours impossibles, des rêves d'absolu et des tragédies ravageuses et, chemin faisant, nous tend un miroir où se reflètent notre époque moderne et ses combats.


Notes & propos autour du film

"Tout cela est-il entièrement le fruit de votre imagination ?"

—Daisy Buchanan

Dans le roman de F. Scott Fitzgerald, “Gatsby le magnifique”, le personnage de Nick Carraway occupe la fonction de narrateur (et d'auteur d'un livre intitulé “Gatsby le magnifique” – “Gatsby, l’homme qui donne son nom à ce livre”*…). Il décrit Jay Gatsby – son voisin ténébreux et visiblement corrompu, qui se révèlera in fine un modèle d’ambition et d’inspiration – comme un homme à la “sensibilité exacerbée à ce que réserve l'avenir (…), doué d'un optimisme extraordinaire (…) comme jamais je n’en avais trouvé de pareil chez un être humain et comme il n’est guère probable que j’en rencontre de nouveau”*. Fitzgerald a écrit “Gatsby le magnifique” de 1923 à 1924, entre Long Island, près de New York, et Saint Raphaël (à environ 25 km de Cannes). L’histoire a traversé les époques et été favorablement accueillie dans le monde entier.

Baz Luhrmann, à la fois scénariste, producteur et réalisateur, a découvert “Gatsby le magnifique” pour la première fois sur grand écran en 1974, à Heron’s Creek, en Australie, où son père tenait la station-service et, pendant quelque temps, le cinéma du coin.

2004. Le nord de la Russie, où il règne un froid terrible. On entend le cliquetis régulier des roues sur la voie de chemin de fer, et on perçoit Les variations de la lumière à travers la fenêtre blanchie par le givre. “Je venais juste de terminer MOULIN ROUGE! et j’étais parti à l’aventure pour faire le point”, se souvient Baz Luhrmann. “J’avais décidé, sur un coup de tête, de prendre le Transsibérien au départ de Pékin pour traverser le nord de la Russie et arriver à Paris où je devais retrouver ma femme qui venait de donner naissance à notre fille Lilly”. Et c'est donc en Sibérie, dans un compartiment minuscule, que le cinéaste a redécouvert “Gatsby le magnifique”, grâce à l’un des deux livres audio qu’il avait emportés.

“Je me suis servi du vin, j’ai regardé par la fenêtre, et j’ai vu la Sibérie défiler sous mes yeux et puis j’ai commencé à écouter. Je me suis endormi à 4 heures du matin”, poursuit-il. “Le lendemain, j'avais hâte d'être à la nuit tombée pour retourner dans mon compartiment, siroter une autre bouteille de vin et écouter la dernière

partie. Au bout du compte, j’ai pris conscience de trois choses. Premièrement, qu’en réalité je ne connaissais pas du tout 'Gatsby le magnifique'. Deuxièmement, que la structure était vraiment concise et, troisièmement, que l’on pouvait réellement en tirer un bon film. Évidemment, au départ, il y avait un énorme défi – à savoir, la transposition de la voix de Nick Carraway et le récit de sa vie intérieure – mais c’est un livre qui se prête très bien à une adaptation cinématographique. Je me suis dit que j’aimerais tourner ce film un jour”. Ainsi, tandis que le train avançait péniblement sur cette vieille voie ferrée, les premières images de l’adaptation de Baz Luhrmann prenaient forme dans son esprit.

En définitive, il s’est associé aux producteurs Douglas Wick et Lucy Fisher qui, comme lui, cherchaient à acquérir les droits d’adaptation depuis un certain temps. “Nous avons passé deux ans à essayer d’obtenir les droits. C’était très compliqué”, note Lucy Fisher. “Et puis, un jour, quelqu’un est venu nous voir. C’était Baz Luhrmann, et il nous a dit : ‘Moi aussi, j’essaie d'adapter 'Gatsby le magnifique'’. Nous étions ravis, parce que nous pensions qu’il ne pouvait pas y avoir de meilleur réalisateur que lui pour ce projet. C’était un rêve qui se concrétisait. Tout à coup, nous avions la possibilité de nous plonger dans les années 20 et de vivre cette époque de l’intérieur. Travailler avec Baz, c’est comme monter dans une machine à remonter le temps”.

L'acquisition des droits d’adaptation était donc la première étape, mais Baz Luhrmann savait que le projet reposait au final sur le personnage principal. Il lui fallait un acteur capable d’exprimer la complexité intérieure de Gatsby, un acteur sachant offrir “un de ces rares sourires, doués de la faculté de rassurer”* et en un éclair donner le sentiment “qu'il avait tué un homme”*.

Baz Luhrmann confie : “Je m’étais penché sur la question depuis pas mal de temps, tout en sachant déjà qui je souhaitais voir interpréter Gatsby. Franchement, ce n’était pas bien difficile de choisir ! Humm, voyons voir, une personnalité complexe, romantique, ténébreuse, glamour, mais aussi un grand acteur…” Le choix de Leonardo DiCaprio s’est imposé de manière évidente. L’acteur avait travaillé avec Baz Luhrmann pour ROMEO + JULIETTE et faisait partie des amis et collaborateurs du cinéaste.

“J’avais lu le roman au collège et j’avais été très touché par l’histoire”, remarque Leonardo DiCaprio. “J’ai relu le livre lorsque Baz me l’a donné en me

disant qu'il avait acheté les droits d'adaptation. C’était une sacrée responsabilité car il fallait que le film soit marquant, tout en étant à jamais associé à l’un des plus grands romans de tous les temps”.

Le roman évoque un New York particulier – celui que F. S. Fitzgerald appelait son “splendide mirage” – où l’écrivain a connu un rapide succès et trouvé l’inspiration pour ce livre. Pour Baz Luhrmann et sa société de production Bazmark, la ville était un lieu crucial. L'équipe s'est alors installée dans une suite de l'Ace Hotel dans le quartier de Midtown de Manhattan, puis à l’angle de Canal Street et de Broadway, aux 24ème et 26ème étages de l’immeuble 401. Le réalisateur s'était donc entouré de ses plus proches collaborateurs, comme Catherine Martin, son épouse, récompensée par l'Oscar des meilleurs costumes et des meilleurs décors, qui participe à l'ensemble des projets de Baz Luhrmann depuis plus de 20 ans, Anton Monsted, superviseur musical et coproducteur, et Craig Pearce, scénariste et ami de Baz Luhrmann, avec qui il a coécrit la trilogie du “Rideau rouge” (BALLROOM DANCING, ROMEO + JULIETTE, MOULIN ROUGE!).

New York, “la sensation capiteuse et aventureuse qu'elle donne la nuit (…), le constant papillonnement d’hommes, de femmes et d’automobiles“*, était une véritable source d’inspiration. À la manière des personnages du roman de Fitzgerald, l’ensemble de l’équipe s’est nourri de l’énergie et de l’histoire du lieu.

“Lorsque nous étions à New York, nous nous sommes beaucoup documentés sur l’époque, particulièrement sur le système financier et le marché des actions et obligations”, indique Craig Pearce. “Nous étions en pleine crise financière mondiale… ou nous en sortions à peine”.

“Je pense que GATSBY LE MAGNIFIQUE est plus contemporain que jamais”, avance Douglas Wick. "À notre époque d’opulence mais d’instabilité économique, où domine le sentiment que avons perdu nos repères, on pourrait croire que 'Gatsby le magnifique' a été écrit récemment. Mais ce n’est pas le cas. Le livre vous transporte dans un autre espace-temps, dans un éblouissant monde disparu, fait de rêves inaccessibles et de cruelles désillusions, que seul Baz était à même de recréer”. “Je pense que Fitzgerald a perçu une fêlure fondamentale dans le système de valeurs des années 20. Les choses ne pouvaient continuer éternellement ainsi”, renchérit Baz Luhrmann. “Et tout ceci semble s’appliquer à la crise financière de 2008. Ces deux périodes se ressemblent. Quand j’y pense, c’est cela qui m’a décidé à m'atteler à GATSBY à ce moment-là et de cette manière-là. Nous sommes venus à New York parce que nous devions y être pour cerner et comprendre ces similarités de lieux, de cultures et de mentalités – l’époque du Jazz et l’époque contemporaine”.

“Baz est un réalisateur très littéraire. Lorsqu’il décide d’adapter un livre pour le grand écran, c’est parce qu’il désire révéler ce qu’il estime être le cœur de l’intrigue”, explique Catherine Martin. “Du coup, nous partons toujours des descriptions du livre et puis, comme des détectives, nous essayons de découvrir et de dénicher des choses.”

“Quand je m'attaque à un projet, je commence toujours par réunir des informations”, confie le réalisateur pour expliquer son fonctionnement. “S'agissant du style visuel, je rassemble d'abord des photos, je fais des collages et je gribouille. Voici comment je débute avec Catherine Martin : je fais des gribouillis affreux que personne ne peut déchiffrer. Elle est tellement adorable qu’elle me dit : ‘Non, ils sont très émouvants !’ Elle veut juste dire que moi seul sais ce que représente mon gribouillis, j'imagine…”

“Nous sommes extrêmement chanceux parce que les photos et les films des années 20 ne manquent pas”, ajoute Catherine Martin. “Cette époque n’a pas seulement été représentée grâce à des illustrations – ou des dessins humoristiques – mais aussi par des photos. C’est très intéressant car, à partir de ces documents, on peut percevoir la naissance de notre culture moderne contemporaine”.

Après avoir réuni ces archives, Baz Luhrmann et son équipe ont méticuleusement étudié le texte de l’auteur ainsi que ses autres romans, et tout particulièrement la première version de “Gatsby le magnifique”, intitulée “Trimalcion” (en hommage à ce fameux personnage qui organise un festin dans le “Satiricon”, attribué à Pétrone). L’équipe de production a également consulté l’éditeur James L. West III, professeur à l’Université de Pennsylvanie et spécialiste de F. Scott Fitzgerald.

De même, le réalisateur et ses collaborateurs ont effectué de nombreux repérages sur le terrain, des superbes demeures de Long Island à la ligne de métro aérienne d’Astoria (quartier de New York), en passant par la verdoyante Louisville, dans le Kentucky, où Daisy a grandi et fait la connaissance de Gatsby. Baz Luhrmann a aussi rencontré Don Skemer, Conservateur au département des manuscrits à la bibliothèque de l’Université de Princeton, où sont conservés des documents ayant appartenu à leur ancien étudiant, F. Scott Fitzgerald.

“Baz réinvente toujours les univers qu’il porte dans son imaginaire, même si cette adaptation est vraiment très proche du livre”, explique Leonardo DiCaprio. “Il a pris peu de libertés par rapport à la narration. Il a restitué l'histoire et les dialogues de Fitzgerald dans leur intégralité”.

Cette approche s'explique notamment par la découverte et l’évolution du “Fitzlish”. Craig Pearce précise : “Le ’Fitzlish’ est un langage né du respect que nous avons pour le texte original. Nous avons voulu préserver la prose de Fitzgerald au maximum. Mais il fallait aussi écrire des voix off ou des dialogues qui adoptaient le style de l’auteur pour rendre sa puissance et sa beauté, tout en restant intelligible pour un spectateur d'aujourd'hui. De même il faut sept heures pour lire le livre du début à la fin, et donc, d’un point de vue purement technique, nous devions condenser l’action. Et comme il s'agit d'un film, nous avons explicité et mis en scène les réflexions intérieures des personnages. À un moment, nous avons donc eu besoin d’inventer les règles d’un langage nous permettant d'atteindre cet objectif. C’est comme ça que le ’Fitzlish’ est né”.

Baz Luhrmann a voulu rester fidèle au texte original et à l’époque qu’il met en scène. Dans le même temps, il a souhaité réaliser un film accessible à la génération actuelle, en l'ancrant dans la culture d'aujourd'hui. Le choix d’une bande-son contemporaine – en collaboration avec Shawn Carter alias JAY Z, artiste révolutionnaire et producteur exécutif du film – fait partie intégrante de cette démarche.

“Nous avons voulu que le public comprenne ce qu’on pouvait ressentir à cette époque d'une grande modernité, alors qu'un monde nouveau venait de naître, et que les jeunes gens étaient beaux et riches et avaient un mode de vie totalement délirant”, ajoute Craig Pearce. “Nous avons cherché à ce que le spectateur ait le se sentiment de pénétrer dans la boîte de nuit la plus hallucinante du monde ou d'être au volant de la voiture la plus rapide qu’il ait jamais conduite. Nous avons dû, très en amont, faire des choix concernant la musique et la manière dont la musique accompagne la narration”.

D’ailleurs, cette idée vient directement des récits de l'écrivain, qui a lui-même introduit plus de 70 chansons populaires dans son texte, et notamment le plus grand succès de 1922, “Three O’Clock in the Morning”, que l’on retrouve dans le film.

"À mon avis, une œuvre accède au statut de classique parce qu’elle traverse les époques et les frontières”, ajoute Baz Luhrmann. “Ce que je veux dire, c’est que l’œuvre en question a une résonance partout dans le monde, quelle que soit la période historique. En général, il s'agit d'histoires universelles qui parlent à tous les hommes. 'Gatsby le magnifique' en fait partie. Et donc, c'est l'histoire que nous avons voulu raconter dès le début”.

“J’ai été très enthousiasmé par le film”, raconte Tobey Maguire, qui interprète Nick Carraway. “C’est un spectacle magnifique, mais je trouve aussi que chaque personnage a son propre parcours”.

Baz Luhrmann se souvient du moment où Craig Pearce et lui-même venaient de s’installer dans la suite de l'Ace Hotel, dans un quartier où beaucoup d’immeubles ont été construits à l’époque de F. Scott Fitzgerald. “Il y avait une baie vitrée donnant sur New York. Leonardo s’est assis dos à la vitre, et là, quelqu’un s’est mis à jouer de la trompette … On se serait cru revenus à l'époque de Fitzgerald”, raconte-t-il. “Leonardo a commencé la lecture, puis Tobey a enchaîné et le soleil se couchait lorsque Tobey a lu la dernière ligne : ‘C’est ainsi que nous avançons, barques luttant contre un courant qui nous rejette sans cesse vers le passé’*. Leonardo a applaudi, puis j’ai applaudi à mon tour, et nous avons tous poursuivi ce périple dans l’univers de Fitzgerald – à travers son roman, son époque et ses lieux de vie – aussi bien que dans notre propre univers”.

Le choix des interprètes d'un grand classique

"Je ne peux pas vivre autrement. Et ça ne va pas s'arrêter".

—Jay Gatsby

“Il paraît qu’il a tué un homme dans le temps.”

“Il faisait de l’espionnage pour les Allemands pendant la guerre.” “Il ne veut pas avoir d’ennuis avec qui-que-ce-soit”

“Il me fait peur. Pour rien au monde j’voudrais qu’il puisse mettre son nez dans

mes affaires”.*

Au début, tout ce que nous savons de Gatsby provient des “étranges médisances qui, dans les pièces de sa demeure, pimentaient la conversation”*. Il s'agit donc d'un mystérieux mondain qui organise des fêtes somptueuses, d'un homme venu “d'on ne sait où pour acheter [un] palais sur le détroit de Long-Island”*, et qui accueille dans cet imposant palais n'importe qui tous les week-ends, mais que personne n’a jamais rencontré. Du moins en est-il ainsi jusqu’à ce qu’il invite son nouveau voisin, Nick Carraway – personnage et narrateur du roman – à l’une de ses prodigieuses soirées. Ce n'est que le premier d’une série d’événements à travers lesquels se dévoilera Gatsby : son amour obsessionnel pour la cousine de Nick, Daisy Buchanan, “la fille d’or”*, le mènera à sa perte.

“Finalement, on découvre que Gatsby a grandi dans la misère. Plus jeune, il avait de grandes ambitions. Et puis, un jour, il est tombé amoureux de cette fille, Daisy”, relève Baz Luhrmann. “Il a connu d’autres femmes avant elle, et donc il pense qu’il peut se servir d'elle, partir à la guerre et que l’histoire s’arrêtera là. Mais Daisy est une femme extraordinaire et il se prend au jeu. Il rejoint le front et elle lui promet de l’attendre. Mais c'est alors que le riche et puissant Tom Buchanan entre en scène et épouse Daisy. Gatsby la perd et revient de la guerre ruiné. Il cherche alors à corriger les erreurs du passé et à renouer avec ses grandes ambitions”.

Gatsby espère récupérer Daisy en “accomplissant son rêve”. Toute sa vie – le palais grandiose, les fêtes somptueuses, les bibliothèques remplies de livres qu’il n’a jamais lus, les centaines de chemises de soie jamais portées, le bolide de couleur criarde – n’est qu’une accumulation de choses matérielles dont il se moque mais grâce auxquelles il compte reconquérir le cœur de Daisy.

“C’est exceptionnel d’interpréter Gatsby”, affirme Leornado DiCaprio. “À mon avis, il incarne parfaitement le rêve américain, la possibilité de devenir qui nous voulons être… et il fait tout ça pour l’amour d’une femme. Et même cela peut s'interpréter de différentes façons : Daisy est-elle simplement la manifestation de ses rêves ? Ou est-il vraiment amoureux d’elle ? Je crois que Gatsby est un incorrigible romantique mais c’est aussi un homme qui cherche à combler le vide inexorable de son existence”.

“Gatsby représente cet idéal romantique”, souligne Craig Pearce. “Je ne veux pas juste dire que c’est un mec adorable, parce qu’en fait Gatsby a une vraie part d'ombre, mais il possède une véritable intégrité dans la mesure où il est prêt à tout faire par amour.”

Leonardo DiCaprio a cherché à apporter une dimension nouvelle à son interprétation de Gatsby, plus profonde et plus sombre – une vision plus proche du personnage du livre. “Lorsque James West a vu les premières séquences de Leonardo dans le rôle de Gatsby, il a dit ‘Voilà, ça c’est Gatsby, avec ses obsessions et son despotisme‘”, rapporte Baz Luhrmann, qui ajoute : “C’est le Gatsby qui ne laissera personne réécrire la vie qu’il s'est tracée pour lui”.

Bien que Gatsby soit une figure tragique, son “rêve incorruptible”* et son obstination à le réaliser en font une source d’inspiration pour Nick : celui-ci le voit comme un homme qui “vaut mieux que toute la sacrée bande réunie”*. “Nick comprend que Gatsby, malgré tous ses défauts, est 'magnifique' parce que Jay Gatsby porte en lui un espoir inégalé. Même si cet espoir, voué à l’échec, finit par lui échapper, sa détermination reste entière et tangible“, ajoute Craig Pearce.

“Les personnages tels que Gatsby sont intrinsèquement liés à la tragédie”, observe Baz Luhrmann. “Ce qu’ils cherchent à atteindre est inaccessible. Ils ne changent pas. Nous savons que Fitzgerald était un admirateur de 'Au cœur des ténèbres', le roman de Joseph Conrad (publié en 1899 pour la première fois). Dans ce roman, on retrouve cette structure inspirée du mythe d’Orphée, où un innocent se rend dans les enfers et y rencontre une femme qu'il vénère. Cette femme, dans le cas de Gatsby, ne change pas - et toute sa vie durant, jusqu'à son dernier souffle, il n'aura de cesse de penser à 'Daisy'. Toutefois, chemin faisant, il nous incite – nous simples mortels – à devenir meilleurs, à changer, et à donner un but à nos vies. C’est ce que fait Nick. Au début du roman, ce personnage se détourne de ses penchants artistiques pour faire fortune à Wall Street. En définitive, il prend conscience, à travers le récit qu’il écrit sur ce fameux Gatsby, que lui aussi doit chercher un but et un sens à sa vie, comme l'a fait Gatsby.”

Et Nick, qu’apporte-t-il à Gatsby ?

“Je pense que Nick est le seul véritable ami de Gatsby”, répond Leonardo DiCaprio. “Et c’est très douloureux pour lui… Il n’a pas de vrais amis. Nick est celui qui s’intéresse à lui en tant qu'être humain, et pas en tant qu'incarnation d'un mode de vie grandiose”.

“J’ai toujours essayé de voir le meilleur en chacun“.

—Nick Carraway

Nick Carraway est campé par Tobey Maguire, l’un des plus proches amis de Leonardo DiCaprio. Il se souvient : “Leo m'a téléphoné et m'a dit : ‘je viens de parler avec Baz et il a envie de faire GATSBY LE MAGNIFIQUE… Il pense à moi pour interpréter Gatsby et à toi pour Nick. Il est là en ce moment… Tu fais quoi ce soir ?’ Du coup, nous nous sommes retrouvés tous les trois et nous avons passé quelques

heures ensemble. Et puis, j’ai pris le livre et je l’ai lu pour la première fois.” Nick Carraway est le narrateur. Comme F. Scott Fitzgerald avant lui, Nick arrive de Saint Paul, dans le Minnesota, pour faire fortune à New York (F. Scott Fitzgerald tente sa chance dans la publicité et Nick sur le marché obligataire alors en pleine expansion). C'est ainsi que Nick – de son propre aveu – abandonne son rêve de devenir écrivain. Sans le faire exprès, il loue un petit bungalow dans le quartier des parvenus de West Egg, à Long Island, juste à côté de la demeure du mystérieux M. Gatsby. Il se trouve que Nick est le cousin de Daisy Buchanan, dont Gatsby est amoureux. Il est ainsi attiré dans le monde de Gatsby, d’abord grâce à une petite fête qu'il organise dans sa somptueuse demeure. Puis, Gatsby lui demande d'inviter Daisy à boire le thé chez lui afin qu'il puisse passer “à l’improviste”.

“Nick est l’incarnation de celui qui cherche constamment la meilleure voie possible dans la vie. C’est un artiste, tout en sensibilité… un observateur”, précise Tobey Maguire.

“Nick est pris en tenaille entre, d'une part, sa fidélité à Daisy et Gatsby et à leur conception absolue de l’amour et, d'autre part, sa relation à Tom (en tant qu’époux de Daisy), bien que celui-ci ne soit ni très sympathique, ni franchement digne de confiance”, explique Joel Edgerton, qui interprète Tom Buchanan.

“Nick est le parfait innocent débarquant dans un univers qui le change complètement – il est profondément marqué par cet environnement et par ce qui s'y déroule”, ajoute Craig Pearce.

Vers la fin, la tragédie frappe et Nick s’effondre. Sa proximité et son attachement à son entourage et à son nouveau mode de vie – Gatsby, les Buchanan, New York, les fêtes, les bars clandestins, le “champagne à profusion” – le plongent dans une sévère dépression. “L’attitude des gens l’écœure”, indique Tobey Maguire. “Au début du roman, il est décrit comme un personnage qui se garde de juger les autres. Par nature, il veut toujours croire que les gens ont un bon fond, et du coup, cela lui brise le cœur de constater qu’il s’est trompé. Je pense aussi que son propre sentiment de culpabilité et son indulgence envers ces gens exacerbent encore son dégoût”.

“Je ne sais pas si Nick incarne une certaine droiture morale, mais il est certainement notre guide”, affirme Baz Luhrmann. “Je crois qu’il nous fait voyager avec lui à travers ce périple initiatique qui s'attache aux valeurs véhiculées par cette histoire et, vers la fin, il est prêt à découvrir sa véritable identité et son but dans la vie”.

“Très tôt, Tobey a cherché qui était le vrai Nick et je crois qu’il a fait une incroyable découverte”, poursuit le cinéaste. “Tout comme Fitzgerald, Nick a quelque chose de l’outsider et du candide : c’est un gars du Middle-west, honnête, mais pas dans son élément dans ce coin huppé de l’est du pays. C’est cela, précisément, que Tobey a réussi à exprimer. Au début, il est plutôt comique ; puis, alors que Nick commence à craquer, la prestation de Tobey devient plus bouleversante jusqu’à ce que le public retrouve, à la fin du film, le Nick du début : un être humain totalement détruit, et plus drôle du tout. Cette évolution du personnage était un choix très courageux de la part de Tobey – il fait évoluer avec brio son interprétation de Nick : il part de cet outsider un peu comique, puis il occupe la fonction d'observateur, avant d'être laminé et, en fin de compte, de devenir un homme nouveau".

“Tobey a brossé un formidable portrait de Nick”, ajoute Leonardo DiCaprio. “Il vit une expérience auprès de ces gens, mais il détonne car c’est un outsider : il n’appartient pas à ce monde”.

Beaucoup de comparaisons ont été faites entre Nick et F. Scott Fitzgerald. Celui-ci disait d’ailleurs volontiers : “Parfois je ne sais si je suis réel ou si je suis le personnage de l’un de mes romans”. De fait, l'écrivain et Nick sont nés la même année (1896), ils sont tous deux originaires de St. Paul (dans le Minnesota), ils ont un caractère similaire et une même passion pour l’écriture – puisque c’est Nick Carraway qui écrit un roman sur Gatsby dans le fameux roman.

“Pour nous, il est évident que Nick Carrawway et F. Scott Fitzgerald ne font qu'un. La plupart des événements qui se déroulent dans 'Gatsby le magnifique' lui sont arrivés dans la vie”, confirme Baz Luhrmann.

Dans “L’Effondrement”, recueil d’essais publiés en 1936 dans le magazine Esquire, F. Scott Fitzgerald explique : “Tout au long de ces pages, j’ai raconté comment un jeune homme extraordinairement optimiste voit toutes ses valeurs s’effondrer, ce dont il n'a pris conscience que très tardivement”. Dans “Gatsby le magnifique”, Nick Carraway subit une dépression similaire, puis il se réfugie à St. Paul pour écrire son livre.

Le cinéaste reprend : “Dans le roman, il est clair que Nick écrit un livre. ‘En relisant ce que j’ai écrit jusqu’ici…’, écrit-il. En fait, Nick écrit une histoire sur un homme qui s’appelle Gatsby, mais on ne sait ni pourquoi, ni pour qui il l'écrit. Craig et moi nous sommes beaucoup interrogés à ce propos. Nous ne voulions pas que la voix de Nick soit juste une voix off désincarnée. Nous voulions le voir en lutte avec ses démons intérieurs. Il nous fallait donc quelqu’un, à mi-chemin entre l’éditeur et le prêtre, à qui Nick pourrait se confier et raconter la tragédie qui a eu lieu, avant de se mettre à écrire. C’est comme cela que nous avons eu l’idée d'un médecin. Nous avons eu la chance de rencontrer le docteur Menninger – dont la famille compte parmi les premiers partisans des thérapies psychanalytiques modernes dans les États- Unis des années 20. Lorsque cet homme nous a expliqué que l’on pouvait raisonnablement penser que l’écriture était susceptible d'aider des patients à surmonter leurs problèmes, ce fut un moment très fort pour nous. Et puis, nous avons eu une véritable révélation. Nous avons découvert dans les notes du 'Dernier Nabab', dernier roman inachevé de l’auteur, que Fitzgerald voulait un narrateur qui écrive un livre dans un sanatorium. Le dispositif du médecin et de la narration assurée par Nick est né de ces observation”.

“Baz a enregistré la voix de Tobey très en amont. Du coup, nous l’entendions raconter l’histoire. Il a immédiatement apporté une grande humanité à ce texte”, confie Lucy Fisher. “Et il a su écarter la question de savoir si le ton était démodé ou trop littéraire".

“Une femme, dans cette société, ne peut aspirer qu'à devenir une ravissante idiote".

—Daisy Buchanan

Daisy est l'objet des fantasmes et des obsessions de Gatsby, fasciné par son allure éthérée et sa voix – "une de ces voix que l’oreille suit dans ses modulations comme si chaque phrase était un arrangement de notes qui ne doit plus jamais être répété"*. Daisy est celle qui "libère" Gatsby, son "objet magique" qui lui fait signe de loin, mais qui reste à jamais inaccessible, "trônant dans un palais blanc, telle la fille du roi, la fille d'or".*

Maguire signale : "Dès que j'ai entendu Carey prononcer les mots de Daisy, j'ai été séduit, tout comme Daisy est censée vous séduire. Elle m'a tout simplement emballé".

Carey Mulligan ajoute : "Ce qui caractérise avant tout Daisy, c'est sa dualité. Elle veut se sentir protégée et en sécurité et vivre confortablement. Mais, dans le même temps, elle voudrait connaître le grand amour. Elle se laisse néanmoins influencer par les hommes qui lui semblent les plus attirants et les plus charismatiques.

D'une certaine façon, on peut dire qu'elle n'est n'a pas les pieds sur terre, et qu'elle n'est pas très authentique".

Quand on découvre Daisy, elle est un peu mélancolique, elle qui fut la jeune femme du Sud tant admirée – "la fille qui avait le plus de succès auprès des officiers du Camp Taylor"*. Toujours charmante et radieuse, elle est malheureusement consciente que son mari est un irréductible coureur de jupons, en proie à des "accès de folie". Et lorsque Nick lui présente Gatsby, qu'elle a aimé cinq ans plus tôt, elle est tentée de renouer avec son passé…

Luhrmann a pris son temps pour trouver l'actrice qu'il recherchait : "Je ne pense pas que ce soit exagéré d'affirmer que toutes les comédiennes rêvaient de décrocher le rôle car c'est l'un des plus magnifiques qui soient. On s'est donc retrouvé dans une situation qui n'est pas sans rappeler AUTANT EN EMPORTE LE VENT puisqu'on a exploré toutes les options imaginables et qu'on a même préféré organiser de petites répétitions plutôt que des auditions".

"On a entrepris de très vastes recherches pour trouver notre Daisy, ce qui correspond à une méthode hollywoodienne traditionnelle", reprend Lucy Fisher.

"Leonardo s'est pleinement associé à ces recherches", signale le réalisateur qui n'a pas tardé à solliciter son avis sur Carey Mulligan dès que celle-ci a effectué une première lecture. "Leo a eu une réaction d'une grande intelligence", poursuit Luhrmann. "Il m'a dit : 'Tu sais, j'y réfléchissais depuis un moment… Gatsby a enchaîné les aventures avec de très belles femmes. Carey est très belle, elle aussi, mais son physique a aussi quelque chose d'inhabituel. Il fallait que Daisy apparaisse comme un joyau précieux et unique que Gatsby a envie de choyer. Le genre de femme qu'il n'a encore jamais connue.' On s'est regardés et on s'est dit, 'C'est elle'".

"On savait qu'on tenait notre Daisy Buchanan", note DiCaprio. "Daisy est un personnage d'une importance capitale dans le film. Elle mêle la beauté et l'innocence que Jay perçoit chez elle, mais elle témoigne aussi d'une sorte d'insouciance facétieuse. Il nous fallait donc une comédienne qui soit non seulement d'une grande intelligence, mais qui puisse aussi camper ces deux pôles de sa personnalité".

La comédienne s'est dit, elle aussi, impressionnée par son partenaire : "Je me souviens de ma première audition", remarque-t-elle. "Il s'agissait d'une scène de la fin du film, et Leonardo me donnait la réplique en jouant à la fois Gatsby, Tom Buchanan et Nick Carraway. Il était donc assis à un endroit quand il jouait son personnage, puis courait s'asseoir ailleurs pour jouer Tom, et se levait ensuite pour jouer Nick. Il avait appris leurs textes à tous les trois. Il est fascinant".

Carey Mulligan interprète Daisy comme un personnage complexe, et pas seulement comme une héroïne inconsistante. "Je crois que lorsqu'elle dit quelque chose, elle le pense vraiment, même si, cinq minutes plus tard, elle peut avoir changé d'avis", affirme la comédienne. "C'est comme si elle vivait elle-même dans un film, qui parle de sa propre vie. On peut donc supposer qu'elle n'a pas beaucoup de personnalité, ce qui était sans doute caractéristique des femmes de son milieu, et ce qui m'intéressait en tant qu'actrice".

"Nous sommes différents de par notre naissance. C'est dans notre sang".

—Tom Buchanan

Tom Buchanan est le mari de Daisy et donc le rival de Gatsby.

"Tom est un sale type et une brute", déclare Joel Edgerton qui interprète le rôle. "Il est très destructeur, immensément riche et de sang noble. Je devais donc en tenir compte dans mon jeu, mais aussi faire de Tom un personnage crédible, sans le juger".

"En lisant pas mal de bouquins sur Fitzgerald, j'ai découvert qu'il détestait les types comme Tom", souligne le comédien. "Cet homme est emblématique de la classe ultra-privilégiée de l'époque, et il est marié à une femme qui était amoureuse d'un homme beaucoup moins fortuné. Et elle a préféré Tom. Cela me fascine. Je sais qu'il y a une forme d'amour entre eux, mais c'est la culture de l'argent qui prime".

En dépit de la détresse de Daisy, Carey Mulligan souligne que la relation entre son personnage et Tom défie les apparences. "Daisy et Tom ont une vraie connivence", dit-elle. "Quand ils entrent dans une pièce, ils ont conscience d'être les deux personnes les plus puissantes en raison de leur fortune et de leur statut. Ce n'est pas un hasard s'ils sont ensemble et si, à une époque, ils étaient vraiment amoureux l'un de l'autre. Du coup, c'est autour de cette ambivalence que nous avons joué. Je crois que c'est assez simple de les interpréter comme un couple malheureux, même s'ils ne le sont pas forcément".

Le réalisateur a eu du mal à dénicher l'interprète de Tom. "Honnêtement, des comédiens d'horizons très divers avaient envie de jouer le rôle", relève-t-il. "Joel est un jeune Australien très doué, et quand il est venu passer son audition, je ne me suis pas dit à ce moment-là qu'il s'imposait naturellement dans le rôle. Et pourtant, entre le moment où il est entré dans la pièce et où il en est sorti, il est devenu Tom Buchanan".

Edgerton s'est tellement approprié son personnage qu'il continuait à s'exprimer avec son accent de la haute bourgeoisie américaine sur le plateau, même lorsque les caméras ne tournaient pas. "J'en ai oublié l'accent australien du Joel Edgerton que je connais si bien", déclare Luhrmann. "Il sera bien difficile de ne pas voir dans l'interprétation de Joel le personnage de Tom Buchanan tel que l'a dépeint Scott Fitzgerald dans son livre – il est grossier à souhait, si bien qu'on adore le détester ! Mais il a son propre système de valeurs. Et il s'y tient fidèlement. Comme le dit Nick, 'Je ne pouvais ni lui pardonner ni éprouver de la sympathie pour lui, mais je compris que ce qu’il avait fait était justifié à ses propres yeux'. C'est à la fois complexe et captivant".

"Fitzgerald expliquait que Tom Buchanan était l'un des personnages les plus aboutis qu'il ait jamais imaginés", reprend Doug Wick. "Joel a su restituer toute sa richesse : il a campé son côté dogmatique et son énergie et il en fait un personnage d'une grande complexité. Son interprétation est brillante".

"J'aime les grandes fêtes. Elles préservent l'intimité. Dans les petites fêtes, il n'y a pas de place à l'intimité"*.

—Jordan Baker

Souvent invitée chez les Buchanan, et habituée des fêtes de Gatsby, Jordan Baker, golfeuse professionnelle et mondaine, est campée par la débutante Elizabeth Debicki qui tient ici son premier grand rôle. Nick trouve Jordan particulièrement belle et élégante … mais elle l'intimide vraiment.

"Elle est assez terrifiante", note Carey Mulligan, "mais il y a chez elle cette chaleur sous-jacente qu'elle réserve à une poignée de gens, et Daisy en fait partie".

Pour Lucy Fisher, Elizabeth Debicki, qui n'a pas démérité face aux stars hollywoodiennes, est "la découverte par excellence".

"On ne connaissait pas son travail, et on ne savait qui elle était", reconnaît Wick. "Baz nous a dit qu'il avait trouvé sa Jordan et qu'elle était extrêmement grande et sportive. On lui a demandé dans quels films elle avait tourné et il se trouve qu'il n'y en avait pas beaucoup. Et puis, nous avons assisté à une de ses lectures, et bien qu'elle soit plutôt inexpérimentée, elle a insufflé de l'humour, du charisme et de la répartie à son personnage. Ce qui était extraordinaire, c'est qu'elle était totalement à l'aise avec ses partenaires chevronnés".

"J'espère que Jordan donne l'image d'une femme moderne", souligne la jeune comédienne. "Fitzgerald est très précis dans sa description : pour lui, elle incarne la nouvelle génération de femmes qui vient de surgir de nulle part. Alors qu'il y a peu de temps encore, toutes les femmes portaient des corsets, l'une d'entre elles a courageusement pris une paire de ciseaux pour se couper les cheveux. Elle n'est pas mariée et ne semble pas avoir la moindre intention de se faire passer la bague au doigt. Elle est fougueuse et courageuse, et elle est assez hautaine. Autant dire qu'elle ne cherche pas à plaire".

"On ne peut pas vivre éternellement ! On ne peut pas vivre éternellement !" *

—Myrtle Wilson

Tranchant singulièrement avec les femmes d'East Egg, Myrtle Wilson, maîtresse de Tom Buchanan, vit dans un quartier bien moins huppé. La comédienne australienne Isla Fisher campe ce personnage, sorte de femme fatale aux élans tragiques.

"J'adore Myrtle", confie la comédienne. "Elle essaie d'être indépendante, de vivre une liaison, et elle tente désespérément d'être élégante. Elle dégage aussi une certaine sensualité. Elle est profondément amoureuse de Tom Buchanan, et elle veut à tout prix quitter cette Vallée de Cendres. Tout naturellement, elle voit en Tom la possibilité d'accéder à la liberté. C'est un personnage complexe et magnifique qui, au bout du compte, connaît un destin funeste".

"Isla s'est révélée être l'une des vraies surprises du film", note Lucy Fisher. "Dans le livre, elle est décrite comme corpulente, mais Isla est sensuelle, si bien qu'on comprend parfaitement que Tom soit attiré par elle".

"Je pense que la relation de Tom et de Myrtle est fondamentale", ajoute Edgerton. "Tom est le type le plus puissant et le plus riche de l'histoire, et même lui ne peut pas obtenir ce qu'il désire vraiment".

"Je suis malade. J'ai été malade toute la journée. Je n'en peux plus".*

—George Wilson

L'acteur australien Jason Clarke campe George Wilson, mari trompé et malchanceux de Myrtle. Ce mécanicien en mauvaise passe financière se trouve pris dans une atmosphère de mensonges et de duplicité dans laquelle baignent les Buchanan, Gatsby et sa propre épouse – jusqu'à ce qu'il provoque lui-même la fin tragique de cette histoire.

"George Wilson tient le Wilson's Garage dans la Vallée des Cendres", indique le comédien. "Il fait le plein, répare les voitures et revend aussi des voitures d'occasion. Il est marié à Myrtle, et au fond c'est un type bien qui est incapable d'offrir à sa femme la vie dont elle rêve, et ça lui brise le cœur".

On trouve également parmi les comédiens Jack Thompson dans le rôle du confident de Carraway, le docteur Walter Perkins, et l'acteur indien légendaire Amitabh Bachchan dans celui de l'associé peu recommandable de Gatsby, Meyer Wolfshiem.

"Pour moi, cette histoire révèle la pureté et la beauté du Rêve américain, mais aussi son talon d'Achille et ses tares", signale Wick. "Les comédiens qu'a réunis Baz ont vraiment prêté vie aux personnages du livre tels que je les avais imaginés et ont rendu l'univers de Fitzgerald plus tangible que jamais".

Les costumes des années folles

"Vous avez l'air tellement maître de vous. Vous avez toujours l'air maître de vous".

—Daisy Buchanan

Pour la chef-costumière Catherine Martin, la reconstitution de la mode des Années Folles – à la fois brillante et novatrice – était un défi exaltant. "Les années 20 marquent vraiment la naissance de la mode du XXème siècle telle qu'on la connaît", dit-elle. "Au lendemain de la Première guerre mondiale, les femmes abandonnent les sous-vêtements victoriens encombrants et portent des jupes plus courtes : on assiste à une forme de libération sexuelle de la femme qui leur permet d'être beaucoup plus légèrement vêtues. D'où un style décoratif foisonnant qui a été un formidable point de départ pour la création des costumes".

Le texte de Fitzgerald est riche en descriptions, et la chef-costumière l'a examiné de près pour en retirer toutes sortes d'informations sur l'éducation reçue par les personnages, sur leur cadre de vie et le type de vêtements qu'ils portent.

"On part toujours du scénario, des idées, des illustrations et de l'intrigue développée par Baz", reprend-elle. "Il met au point une sorte de ligne directrice stylistique qu'il souhaite suivre et qui contribue à la narration. Du coup, nous nous sommes non seulement abondamment documentés sur l'univers littéraire de Scott Fitzgerald, l'environnement dans lequel il a vécu et sur sa vie, mais nous avons aussi fait d'importantes recherches historiques sur le style vestimentaire et décoratif des années 20. C'est ainsi que nous nous sommes plongés dans les ouvrages de la bibliothèque du Metropolitan Museum of Art, qui réunit une très importante collection d'archives de costumes, et que nous avons consulté toutes sortes de documents sur Manhattan et l'agglomération new-yorkaise".

La chef-costumière a néanmoins bénéficié d'une certaine marge de manœuvre quant à la période afin de pouvoir mettre en valeur les tenues les plus créatives des Années folles. "Le livre se déroule pendant l'été 1922 et a été publié en

1925, préfigurant le krach boursier", indique Catherine Martin. "Du coup, nous n'avons pas hésité à nous appuyer sur la mode de la décennie tout entière. Pour les hommes, nous nous sommes plutôt inspirés du début de la décennie car nous souhaitions donner aux personnages des silhouettes assez fines. Pour les femmes, nous nous sommes davantage inspirés de la fin de la décennie, où l'on mettait davantage le corps en valeur".

Lorsqu'il voit Gatsby pour la première fois, Tom est sans doute sidéré par le caractère grotesque de sa tenue vestimentaire, mais celle-ci est probablement ce qui définit le mieux le personnage : il s'agit d'un costume rose très chic, mais résolument décalé par rapport au milieu auquel il tente désespérément d'appartenir.

Pour la plupart des tenues masculines, la chef-costumière a travaillé en étroite collaboration avec Brooks Brothers, très ancienne maison américaine, qui a fourni quelque 2000 pièces, qu'il s'agisse de tenues de soirée (200 smokings) ou plus décontractées. Au total, la production a réuni environ 1200 costumes.

"Si cette collaboration était aussi importante pour nous, c'est que Brooks Brothers est le fournisseur par excellence des tenues vestimentaires les plus chics, et d'ailleurs Fitzgerald lui-même fréquentait cette maison", dit-elle. "Ils possèdent toute une collection de lettres de l'écrivain dans lesquelles il passait commande de ses vêtements par correspondance".

Catherine Martin a étudié chaque détail du livre – comme la livrée turquoise du chauffeur de Gatsby ou le tricorne de Daisy – et elle a par ailleurs ajouté d'autres accessoires pour permettre aux comédiens de se glisser dans la peau de leurs personnages.

"C'est tout le génie de Catherine Martin", déclare Edgerton. "Dans le livre, on sait que Tom Buchanan a fait ses études à Yale, qu'il a fréquenté les milieux huppés de Yale et que lui et Nick ont appartenu à une société secrète. Grâce aux recherches entreprises par l'équipe de Bazmark, celle-ci a enquêté sur les 'Skull and Bones' [la Tête de Mort, NdT], qui est sans doute la plus secrète de toutes ces sociétés. Du coup, pour l'évoquer de manière discrète, Catherine Martin a doublé mes vestes avec un imprimé représentant une tête de mort. Elle n'était pas obligée de le faire, et le spectateur ne s'en apercevra vraisemblablement pas, mais moi je sais que ce motif y est".

"C'est la fonction d'un costume, et le comédien est celui qui incarne le personnage", indique la chef-costumière. "En s'appuyant sur le scénario, le comédien et le réalisateur font exister l'histoire, tandis que le costume n'est là que pour les y aider".

Certains styles vestimentaires ont été légèrement modernisés, notamment s'agissant des costumes de soirée les plus étincelants. "Ce qui intéresse Baz, c'est de porter constamment un regard moderne sur le passé", renchérit la chef-costumière. "Du coup, il s'agit de se livrer à une étude très érudite de l'histoire des costumes et des détails de leur confection qui pouvaient être pertinents à l'époque, puis de les appliquer de nouveau aux tenues du film de manière très moderne".

Pour adopter cette approche contemporaine, la chef-costumière a collaboré avec la styliste italienne Miuccia Prada sur certains costumes féminins. "Miuccia a conçu 40 robes de personnages secondaires, dont 20 pour la fête 'éblouissante' et 20 autres pour la 'fête lugubre et de mauvais goût' – car c'est comme ça que nous l'avons rebaptisée", ajoute Catherine Martin, en souriant.

Outre les robes de soirée, Miuccia Prada a également dessiné la robe brodée de perles et la fourrure que porte Daisy pour l'unique soirée de Gatsby où elle se rend – ce qui constitue une scène-clé du film. Pour compléter sa tenue, Daisy porte un bandeau serti de perles et de diamants de chez Tiffany's, ainsi que la bague de fiançailles qu'on lui a vue au doigt tout au long du film.

"Je n'avais jamais tourné un film d'une telle envergure, qui prête autant attention aux moindres détails des costumes et des décors", s'enthousiasme Carey Mulligan. "J'avais cette impression à chaque fois que j'enfilais une paire de chaussures de Daisy ou que je portais des bijoux de chez Tiffany. Par exemple, la bague de fiançailles de Daisy est un énorme diamant, et à chaque fois que je la mettais au doigt, j'avais le sentiment de me glisser dans la peau de Daisy…"

New York...en Australie

"New York, 1922. Le rythme de la ville avait changé. Les immeubles étaient plus hauts, les fêtes plus fastueuses, les mœurs relâchées et l'alcool bon marché. L'agitation était proche … de l'hystérie".

—Nick Carraway

Qu'il s'agisse des costumes ou du New York des années 20, pour la production, la topographie faisait partie intégrante de l'histoire. Elle se répartit ainsi entre les rues animées de Manhattan, l'univers luxueux de la classe aisée de Long Island, et la Vallée de Cendres, vaste étendue de désolation qui se situe entre ces deux mondes. "Le livre se déroule à Manhattan, et à East Egg et West Egg à Long Island", explique Craig Pearce. "Il fallait qu'on cerne bien la géographie des lieux. On a étudié les cartes, et on s'est rendu sur place, en pleine chaleur estivale, et on a fait en sorte de séjourner dans le Garment District, un des rares quartiers de Manhattan qui ne s'est pas trop embourgeoisé et qui ressemble au New York de l'époque de Fitzgerald. Cela nous a beaucoup aidés".

Si l'essentiel des recherches s'est fait à New York – ainsi qu'à Long Island où la production est allée repérer de magnifiques demeures –, le film a été majoritairement tourné dans les studios Fox de Sydney.

"Si vous expliquez à un New-yorkais que le film a été tourné en Australie, il vous rira au nez", souligne la productrice Catherine Knapman. "Bien entendu, Baz aurait adoré réaliser le film à New York, mais il s'est avéré qu'il était plus efficace de le tourner en Australie. Catherine Martin conçoit des décors extraordinaires avec son équipe. En outre, nous avons pu bénéficier d'avantages financiers significatifs de la part des gouvernements d'Australie et de Nouvelles-Galles du Sud. Il y a beaucoup de gens très doués en Australie. Nous avons travaillé avec une équipe très importante, de plus de mille personnes, et avec 960 interprètes de seconds rôles et près de 300 figurants lorsqu'on tournait des séquences de fêtes".

Du coup, le New York des années 20 a été reconstitué à Sydney, des décors les plus grandioses aux accessoires les plus infimes.

"Ce qui m'a sidéré, c'est à quel point les décors contribuent à rendre l'histoire crédible", remarque Tobey Maguire. "Tout avait l'air parfaitement authentique, si bien qu'on y croyait sans mal".

Les décors les plus impressionnants sont sans doute ceux des demeures somptueuses de Gatsby et des Buchanan qui reflètent les différences majeures entre leurs quartiers – et habitants – respectifs d'East Egg et de West Egg.

"East Egg et West Egg étaient aux antipodes l'un de l'autre", ajoute Luhrmann. "East Egg était le quartier des patriciens les plus fortunés, des héritiers de la terre, alors que les habitants de West Egg étaient des parvenus d'origine plus populaire qui s'étaient soudain enrichis. Et ce conflit prégnant entre les deux mondes se ressent tout au long de l'histoire".

Catherine Martin signale que les demeures ont été conçues pour impressionner le spectateur. "L'intention de Baz, c'était que ces deux maisons soient majestueuses et qu'elles se disputent, pour ainsi dire, l'amour de Daisy".

Le manoir grandiose de Gatsby, avec ses tourelles éclatantes, s'inspire de plusieurs constructions existantes. "C'est un peu comme Disneyland car, pour nous, la demeure de villégiature de Gatsby est un fantasme, comme un terrain de jeux pour adultes".

"Notre version du domaine de Gatsby s'inspire de nombreuses maisons que m'a montrées Baz", indique Catherine Martin, également chef-décoratrice. Elle tient d'un château médiéval français et elle évoque donc, d'une part, une demeure gothique lugubre et isolée, et de l'autre, une somptueuse propriété d'une grande richesse. Il fallait donc qu'elle reflète les grandes ambitions de Gatsby et son romantisme fougueux qui le poussent à tout mettre en œuvre pour atteindre son but : conquérir le grand amour de sa vie, Daisy.

La propriété de Gatsby a été construite en plusieurs parties, disposées sur divers plateaux. La piscine, qui tient une place importante dans l'histoire, occupe un plateau à part entière et comprend une partie du carrelage granito qui s'étend jusqu'à la "plage" (sachant que la véritable plage se situe à Doll's Point, à Sydney). La vaste entrée, le jardin derrière la maison et le granito se situaient sur un plateau. La salle des Cartes, la grande salle de bal, les escaliers, l'orgue et le jardin en étages ont été bâtis sur un autre plateau, ce qui donnait aux scènes de réception de Gatsby une dimension spectaculaire.

Les décors étaient tellement somptueux qu'ils ont même impressionné les comédiens et les techniciens les plus aguerris. "Dans les scènes de fêtes fastueuses de Gatsby, près de la piscine, on voyait parfois une vingtaine, voire une trentaine, de techniciens qui filmaient les décors avec leur téléphone portable", se rappelle Maguire. "Ce genre de choses ne se produit jamais sur un tournage, mais le décor était si spectaculaire qu'on ne pouvait pas en détacher son regard".

La façade de la demeure de Gatsby, la poterne d'entrée, la grotte reliant la petite maison de Gatsby à celle de Nick – et une partie de cette petite maison – ont été reconstituées à Centennial Park, à Sydney. Tout a été réuni ensuite grâce à un scanner LIDAR, petit dispositif laser générant une maquette 3D de chaque décor, ce qui permettait à l'équipe effets visuels de Chris Godfrey de rassembler les différents éléments en un seul lieu. L'équipe de Godfrey a aussi su évoquer l'époque florissante de la construction de New York, reconstituant l'éclosion rapide des nouveaux gratte-ciels de Wall Street à Midtown.

Si le château baroque de Gatsby incarne l'argent des parvenus, la demeure des Buchanan, située sur l'autre rive de la baie, symbolise la fortune ancestrale qui remonte à plusieurs générations. Catherine Martin a conçu l'élégant et vaste manoir de briques rouges comme un exemple de l'aristocratie américaine, pourvu d'écuries et de jardins sophistiqués parfaitement entretenus. "Pour Baz, il fallait juxtaposer la fantaisie éphémère de la demeure de Gatsby à la beauté imposante d'une ancienne demeure patricienne", explique la chef-décoratrice.

La propriété des Buchanan occupait l'un des plus grands plateaux des studios Fox de Sydney. Il réunit la façade, l'entrée menant au salon où l'on fait la connaissance de Daisy, et la terrasse.

"C'est vraiment là que commence l'histoire, la nuit où Nick rend visite aux Buchanan pour la première fois", indique Catherine Martin, "et Baz fait souvent remarquer que, dans le livre, les Buchanan sont immensément riches – Fitzgerald utilise d'ailleurs les noms de grandes familles de l'époque dont la fortune était hallucinante. Du coup, à travers la maison, il était essentiel qu'on se fasse une idée de la richesse de Tom Buchanan et qu'on ait le sentiment que Gatsby cherche à rivaliser avec lui grâce à son propre argent : pour celui-ci, s'il n'a pas su garder Daisy, c'est parce qu'il était pauvre".

"Mon décor préféré est la maison des Buchanan, et en arpentant l'entrée – baptisée l'entrée des Champions -, on découvre des centaines de portraits et de photos de Tom Buchanan en tenue de polo", précise Carey Mulligan. "Ils ornent les murs sur toute leur longueur et chacun d'entre eux indique leurs exploits sportifs à tous. On est tellement happé par cet univers que cela vous facilite grandement le travail".

Autre lieu important reconstitué en studio : le bar clandestin où Nick retrouve l'associé véreux de Gatsby, Meyer Wolfshiem. Ce lieu est caractéristique de l'époque sinistre de la Prohibition, où la corruption, la mafia, l'alcool et la débauche proliféraient.

"Il y avait beaucoup de ces bars clandestins", reprend la chef-décoratrice. "À Harlem, se trouvait le très célèbre Cotton Club, dont la revue noire n'était fréquentée que par des blancs. Dans notre bar clandestin, on rencontre aussi bien des clients blancs que noirs, ce qui était très répandu à Harlem".

Un plateau a été utilisé pour construire une des pièces du Plaza Hotel pour une scène réunissant les cinq protagonistes, par une journée d'été étouffante : il s'agit du moment où Tom affronte Gatsby et exige de connaître la vérité sur son passé.

"Je n'avais jamais connu une expérience aussi unique que celle de la suite du Plaza", rapporte Carey Mulligan. "Pendant plusieurs jours, nous avons tourné des plans classiques de nous cinq lors de cette longue scène. Et puis, vers la fin, Baz a évacué toutes les caméras par les fenêtres de la suite. On s'est retrouvé là, sans techniciens ni éclairages, et on avait l'impression de jouer sur scène, mais sans public. On avait le sentiment d'être seuls, à l'exception de nous cinq. C'est l'une des expériences les plus fascinantes que j'aie jamais vécues".

"La séquence du Plaza, où ils s'affrontent tous les cinq, repose sur le jeu des acteurs, comprend une dizaine de pages de texte et se déroule dans une seule pièce", explique le réalisateur. "C'est une forme d'immersion proche du théâtre, et je voulais vraiment tirer le meilleur parti de ces formidables acteurs".

D'autres scènes ont été tournées à Sydney et dans ses environs. La petite ville pittoresque de Mount Wilson, dans les Blue Mountains, et la région environnante ont servi de cadre à Long Island. "Il y a un très bel endroit – une propriété familiale – qui s'appelle Breenhold, et qui est planté d'arbres européens", souligne Knapman. "L'endroit convenait parfaitement à Long Island".

La demeure de Nick a aussi été construite sur place. "Elle est décrite dans le livre comme 'un bungalow en carton-pâte dont le loyer s'élève à 80 dollars par mois'", note Catherine Martin. "Du coup, quand on a fait des recherches à West Egg, où les nouveaux riches investissaient leur argent, on s'est rendu compte qu'il y avait eu là de petites maisons datant du début du XIXème siècle et servant aux vacanciers de l'époque, coincées entre plusieurs immeubles construits au début du XXème siècle, ce qui correspondait exactement à la description du livre. Il y avait donc des demeures imposantes et de petits bungalows à l'abandon servant aux New-yorkais qui venaient y passer le week-end. Et on s'est dit que c'était sans doute le genre de maison que dépeint Fitzgerald".

Bâtiment classé, la centrale électrique de White Bay, située à Pyrmont, a été utilisée pour les scènes de la Vallée de Cendres : il s'agit d'une vaste étendue poussiéreuse par laquelle transitent les trains en provenance ou à destination de New York, et où George Wilson, mari de Myrtle, tient son garage. Et c'est l'ophtalmologiste T.J. Eckleburg qui garde un œil sur tout ce petit monde… À proximité de la centrale électrique, les techniciens ont acheminé des tonnes de cendres et bâti un décor constitué d'une route, d'un dépôt ferroviaire désaffecté et du Garage Wilson.

"La Vallée de Cendres est un endroit qui existe vraiment", ajoute la chef- décoratrice. "Fitzgerald, qui avait une maison à Long Island et qui se rendait régulièrement à New York, s'est probablement rendu sur place. C'est là que se trouve aujourd'hui Citi Field – anciennement Shea Stadium – et c'est aussi là qu'a eu lieu l'Exposition Internationale".

Pendant les recherches, la production a découvert qu'il était nécessaire d'installer périodiquement de nouveaux rails à travers la Vallée, car les cendres recouvraient les voies ferrées existantes.

"Il fallait bien que les chaudières de New York fonctionnant au charbon stockent leurs déchets quelque part, et ils constituaient ainsi ces immenses monticules", explique Catherine Martin. "Du coup, je pense que lorsque Fitzgerald se rendait à New York depuis Long Island, il était frappé par le contraste entre l'effervescence de la métropole et cet immense terrain à l'abandon. Nous avons construit tous les éléments qui constituent cette petite ville telle qu'elle est dépeinte dans le livre".

Une atmosphère Pop

"Il s'était jeté dans son rêve avec la passion d'un créateur, l'accroissant sans répit, l'ornant de toutes les plumes brillantes qui lui tombaient sous la main".*

—Nick Carraway

Si Luhrmann souhaitait que sa version cinématographique de GATSBY LE MAGNIFIQUE soit fidèle au point de vue de Fitzgerald et à l'époque, il a pris la décision inattendue de tourner le film en 3D, afin de transposer l'univers du roman de manière totalement inédite.

"Baz m'a expliqué qu'il ne voulait pas que GATSBY ressemble à un film d'époque, en évoquant notre conception des années 20", précise le directeur de la photo Simon Duggan. "Il souhaitait qu'on ait l'impression d'être immergé dans un univers raffiné, où tout ou presque semble flambant neuf. C'est pourquoi nous avons vraiment cherché à éviter le côté reconstitution historique".

Pour y parvenir, Luhrmann s'est appuyé sur la 3D afin de mettre en valeur le jeu et la présence des acteurs. "J'ai eu une révélation un jour en voyant LE MEURTRE ÉTAIT PRESQUE PARFAIT d'Alfred Hitchcock en relief", confie le cinéaste. "Ce n'est pas tant le fait que les objets jaillissent de l'écran qui m'a intéressé que de voir Grace Kelly se déplacer dans une pièce en 3D. J'avais envie de tendre le bras et de la toucher. Et ce n'est pas la caméra qui se déplace – c'est elle qui bouge et qui joue. Du coup, je me suis dit que la 3D était proche du théâtre : ce qui est saisissant, c'est que c'est l'acteur qui avance vers la caméra, et pas l'inverse".

"C'est sans doute l'un des premiers drames à être tourné en 3D", signale Catherine Knapman. "Certes, on associe le plus souvent la 3D aux productions à effets spéciaux et aux films fantastiques. Mais notre film se déroule dans un monde réel, et je pense que l'usage du relief y est très inhabituel et très réussi".

"Je crois que c'est un dispositif formidable et parfaitement adapté au style de mise en scène de Baz, et notamment pour ce film", renchérit le chef-opérateur. "Cela rehausse les effets visuels et dramaturgiques qu'on a cherché à obtenir. On a opté pour un parti-pris très réaliste – et la 3D nous y aide – et, du coup, on a privilégié les objectifs à grand angle, qui se rapprochent du champ visuel d'un être humain".

"Le fait que Baz souhaite employer la 3D dans un film dramatique m'a semblé très intéressant", ajoute DiCaprio. "On ressent la force des rapports entre les personnages".

"Je trouve que la 3D est un aboutissement logique pour Baz", reprend Catherine Martin. "Il a toujours cherché à abolir la frontière entre le film et le spectateur. Et c'est là une nouvelle manière de permettre au public de plonger dans cet univers, et de lui donner le sentiment qu'il est dans la même pièce que les personnages".

"Le cinéma de Baz est encore plus efficace grâce à la 3D", signale Wick. "Dès les premiers plans, on a constaté qu'il avait très bien su saisir l'alchimie entre les acteurs, et créer un monde fascinant, qui suscite émotion et dynamisme. C'est un outil magnifique et je pense que le film encouragera d'autres réalisateurs à l'explorer dans des directions nouvelles".

Luhrmann estime que l'écrivain se serait retrouvé dans cette vision de son univers : "À mon avis, Fitzgerald s'est toujours passionné pour les techniques modernes à travers son œuvre", dit-il. "Il s'intéressait au cinéma, à l'écriture de scénarios, aux nouveaux genres musicaux, à la culture populaire – il aimait l'expérimentation. Ses romans sont d'ailleurs particulièrement novateurs".

“Mesdames et messieurs, nous allons vous jouer la toute dernière composition de M. Vladimir Tostoff, 'L'histoire du monde racontée par le jazz', qui s'accompagnera de feux d'artifice !"

—Le chef d'orchestre Trimalchio

Comme il l'avait fait dans ROMEO + JULIETTE et MOULIN ROUGE !, Baz Luhrmann s'est à nouveau intéressé à un grand classique auquel il a intégré une partition contemporaine et des musiques d'époque, afin de rendre le spectacle aussi atemporel que possible.

"Fitzgerald a été pionnier, et s'est rendu célèbre pour avoir fait allusion à cette nouvelle sonorité qu'on appelle le jazz dans son œuvre, et pour avoir raconté cette histoire à travers le prisme accessible de la pop-culture", note le cinéaste. "Comme précédemment, je voulais donner une vraie modernité à l'intrigue, tout en respectant l'époque à laquelle elle se déroule car, malgré tous nos efforts, on ne pourra jamais vraiment connaître l'ambiance jazzy des années 20".

Fitzgerald a inventé l'expression "l'ère du jazz" qui dépasse largement la seule référence à la musique : elle désignait la modernité, la culture de la jeune génération, et l'énergie qui se dégageait de l'époque – les fameuses Années folles. Du coup, le réalisateur a fait en sorte que la musique reflète notre époque contemporaine, tout en accompagnant la narration.

Anton Monsted, superviseur musical et coproducteur, explique : "Il fallait que la bande-originale réponde à de nombreuses attentes, car il s'agit non seulement d'une histoire d'amour bouleversante autour d'un rêve brisé, mais aussi d'une œuvre réputée pour les fêtes fastueuses et les excès qu'elle dépeint, ou encore le monde décadent où elle se déroule. On voulait donc que la BO mêle des rythmes entraînants et dansants – du hip-hop et d'autres styles actuels – et une musique qui évoque le côté tragique de cette histoire d'amour impossible".

"Je pense que Baz a compris très tôt que le fait d'écouter du jazz et de l'apprécier, au début des années 20, était assez dangereux", poursuit Monsted. "Il fallait donc qu'on transpose musicalement cette situation dans l'époque actuelle. C'est sans doute le débat le plus important qu'on ait eu concernant la musique, et notre plus grand défi".

Les auteurs du film ont alors choisi le hip-hop qui s'inspire librement du jazz. "Le jazz est une musique afro-américaine, et c'est une musique qui raconte une histoire", note Luhrmann. "Ce sont deux genres musicaux qui véhiculent un message".

Qui mieux que le rappeur et producteur Shawn "JAY Z" Carter pouvait collaborer avec le réalisateur ? Le musicien est ainsi devenu producteur exécutif du film et a contribué à la bande-originale.

"Il enregistrait 'No Church in the Wild' à l'hôtel Mercer", rapporte le cinéaste, en évoquant leur collaboration. "Leonardo m'a demandé si je voulais le rencontrer, et, quand je l'ai entendu à l'hôtel, ça m'a plu ! Nous avons discuté, et je lui ai montré quelques images du film, et Jay m'a dit, 'Qu'est-ce qu'on attend ? Évidemment que je veux en être !'"

"Il a lui-même enregistré plusieurs chansons, mais il nous a aussi permis de définir une ligne directrice afin qu'il y ait une vraie cohérence d'ensemble", souligne Monsted. On entend ainsi, dans la BO, "No Church in the Wild", et "100$ Bill", composé spécialement par JAY Z pour le film. Le musicien a également composé une sorte de tapisserie musicale, où se mêlent divers genres. "On a varié les époques de manière fluide", souligne JAY Z. "C'est ça qui était le plus difficile".

Il s'agissait donc de faire appel à plusieurs artistes de renom, comme Bryan Ferry, Florence + The Machine, Lana Del Rey, le groupe londonien The xx, Fergie, Q Tip et GoonRock, Coco O. de Quadron, Gotye, Nero, Sia et Beyoncé et André 3000.

Certains chanteurs comme The xx et Florence Welch sont même venus à Londres pour enregistrer leurs morceaux tout en visionnant les images de GATSBY, "afin d'être au plus près de l'émotion du film", note Monsted. "Je pense que le spectateur sera étonné de constater que Florence ne se contente pas d'interpréter une chanson préenregistrée, mais qu'elle chante au rythme des images et des émotions du film".

Outre les titres originaux, le public reconnaîtra quelques tubes, comme "Love is Blindness" de U2, et la chanson bouleversante "Back to Black", titre d'Amy Winehouse revisité par Beyoncé et André 3000.

"André 3000 et Beyoncé chantent ensemble, ce qui est délirant", poursuit JAY Z. "Cet album est fabuleux. C'est une musique destinée à être écoutée au volant, avec les vitres baissées. Je vous conseille même d'acheter une voiture pour l'occasion, ou un vélo, ou quoi que ce soit qui vous permette de vous déplacer !"

Pour l'orchestration, Craig Armstrong a adapté les mélodies de certaines chansons et les a intégrées à la bande-originale, afin d'orienter les réactions émotionnelles du public.

"Pour vous donner un exemple, la chanson de Lana Del Rey, 'Young and Beautiful', évoque l'amour de jeunesse, un peu candide, de Gatsby et Daisy, qui remonte à cinq ans plus tôt, à une époque où la situation était moins compliquée pour eux", reprend Monsted. "Cette musique évoque la relation que Gatsby aimerait retrouver. Craig a intégré la mélodie à la BO, si bien que même si on n'entend pas forcément Lana chanter, cet air nous rappelle sa portée symbolique".

Autre collaborateur important : Bryan Ferry, qui a réenregistré plusieurs standards de jazz avec son Bryan Ferry Orchestra. "Je voulais aussi que la musique du film mêle des grands classiques du jazz", indique Luhrmann. "Bryan Ferry, qui adore le jazz traditionnel, a réinventé plusieurs titres très connus".

Il s'est ainsi approprié "Love Is The Drug", ou encore "Crazy in Love" de Beyoncé avec Emeli Sandé. D'autre part, des standards du jazz ont été modernisés. "On peut ainsi entendre un air de jazz classique interprété par le Bryan Ferry Orchestra, qui peu à peu cède le pas à une chanson de JAY Z", précise Monsted.

"On a fait en sorte que le spectateur retrouve le sentiment qu'éprouvait le lecteur en découvrant le livre en 1925, afin qu'il comprenne le rôle des références au jazz dans l'intrigue", affirme le réalisateur. "C'était à la fois dangereux, enivrant, effrayant et sensuel – et c'était du jazz !"

"GATSBY LE MAGNIFIQUE est une histoire à la fois captivante et moderne", conclut Baz Luhrmann. "C'est une œuvre romantique qui évoque l'univers des trafiquants d'alcool et qui parle du rôle de l'argent, mais qui comporte aussi de la violence, et des scènes tragiques. Surtout, cette histoire met en scène des personnages d'une grande complexité, des émotions fortes, de la passion et de l'amour".


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Les films du jour

JEUNE ET JOLIE

Entretien avec François OzonBande Annonce

Marine Vacth, par ailleurs égérie d'Yves Saint Laurent,
est la principale interprète du 14e long-métrage de François Ozon

Quel est le point de départ de JEUNE & JOLIE ?

Après DANS LA MAISON, et le plaisir que j’ai eu à diriger Ernst Umhauer et Bastien Ughetto, j’ai eu envie de retravailler avec de jeunes acteurs. Mes premiers films et courts métrages parlaient beau- coup de l’adolescence, mais à partir de SOUS LE SABLE, j’ai essen- tiellement travaillé avec des acteurs plus âgés. Le premier désir de JEUNE & JOLIE vient de là, de cette envie de filmer la jeunesse d’aujourd’hui. Et comme je venais de filmer des garçons, j’ai eu envie de filmer une jeune fille.

Isabelle n’est pas n’importe quelle fille : elle se prostitue…

Le sujet du film est avant tout : qu’est-ce que c’est que d’avoir 17 ans et de sentir son corps se transformer ? L’adolescence est souvent très idéalisée dans les films. Pour moi, c’était une période de souffrance et de transition compliquée, dont je n’ai pas de nostalgie. Je ne vou- lais pas montrer l’adolescence juste comme un moment sentimental mais plutôt comme un moment quasi hormonal : quelque chose de fort physiologiquement se passe en nous, et en même temps, on est comme anesthésié. Du coup, on violente son corps pour le ressen- tir et pousser ses limites. La prostitution était un moyen comme un autre d’exacerber cet aspect, de montrer que l’adolescence pose avant tout des questions d’identité et de sexualité. Une sexualité pas encore connectée aux sentiments.

Isabelle vient d’un milieu aisé, elle ne se prostitue pas pour des impératifs financiers…

Elle ne se prostitue pas pour survivre ou payer ses études mais parce qu’elle en ressent un besoin viscéral. Elle aurait pu aussi bien se dro- guer ou être anorexique, l’essentiel était que ce soit secret, clandestin, interdit. L’adolescence est une période de friche où tout est possible. C’est ça qui est aussi exaltant, et que l’on ressent dans le poème de Rimbaud On n’est pas sérieux quand on a 17 ans. Il y a une ouverture au monde, sans considérations morales. En se prostituant, Isabelle fait une expérience, un voyage, qui n’est pas pour autant une perversion. Plus qu’explorer le plaisir, Isabelle se heurte à son absence de res- senti, notamment au moment où elle perd sa virginité…

C’est en parlant avec Marina de Van que j’ai eu l’idée d’un dédouble- ment au moment si crucial de son dépucelage. C’est une sensation que l’on peut éprouver, aussi bien garçon que fille, quand on découvre sa sexualité : on est là, et en même temps ailleurs, comme un observateur. Cette scène permet de préparer le spectateur à la double vie d’Isabelle.

Le film commence sur Isabelle qui est regardée à travers des jumelles par son petit frère… D’emblée, elle est chosifiée par ce regard qui «viole» son intimité…

Absolument. Le comportement d’Isabelle suscite les regards et a des répercussions fortes sur son entourage. L’idée était que chaque saison démarre par le point de vue d’un des personnages. L’été du point de vue du petit frère, l’automne du point de vue du client, l’hiver de la mère et le début du printemps, de celui du beau-père, même si on bifurque très vite à chaque fois sur Isabelle. Je voulais avancer dans le film par circonvolutions, structurées autour de quatre saisons. Un peu comme dans 5X2, je me concentre sur des moments précis pour essayer de comprendre ce qui s’y joue. Il y a aussi une chanson de Françoise Hardy pour chaque saison… Oui, j’aime installer un cadre formel à l’intérieur duquel j’ai ensuite une totale liberté. J’ai tenu à ce que la temporalité de l’histoire se déroule sur une année scolaire. Et les chansons arrivent comme des ponctuations, des moments de suspension. C’est la troisième fois que j’utilise des chansons de Françoise Hardy après Traüme dans GOUTTES D’EAU SUR PIERRES BRÛLANTES et Message personnel dans 8 FEMMES. Ce que j’aime particulièrement dans ses chansons c’est qu’elle retranscrit l’essence de l’amour adolescent : un amour malheureux, de désillusion, romantique… Je trouvais intéres- sant de synchroniser cette vision iconique sur un portrait plus cru de cette adolescente. Au fond d’elle, Isabelle a aussi envie de coller au modèle d’une adolescence sentimentale et idéalisée, que ses parents souhaitent pour elle, mais elle a d’abord besoin de se trouver elle, de se confronter aux désirs conflictuels qui la traversent pour pouvoir tomber amoureuse.

Les escalators du métro, le couloir de l’hôtel… Vous jouez sur la récurrence des lieux, les trajets qui conduisent Isabelle à ses clients…

Comme toute expérience clandestine, cela devient un rituel, avec un costume, des lieux récurrents. Et c’est justement ce qu’aime Isabelle : entrer en contact sur internet, réfléchir à qui elle va voir, le temps du trajet, fixer le tarif… Elle le dit chez le psychanalyste : elle ne sent presque rien mais ce qui l’excite, c’est le côté aventureux de la prosti- tution, l’exaltation d’une expérience interdite qui casse la routine de sa vie adolescente. En cela, on rejoint d’autres de mes films où les person- nages ont ce désir de s’évader de la réalité. À la fin, certains spectateurs pensent d’ailleurs qu’elle va recommencer à se prostituer, que c’est une addiction, comme une drogue.

La prostitution adolescente est un phénomène de société actuel. Comment aborder cette histoire sans tomber dans le sociologique ?

J’ai mené mon enquête, forcément, car les choses ont changé depuis ma propre adolescence, notamment les moyens de communication, très actifs dans la découverte de la sexualité : portables, internet… À mon époque, c’était le minitel ! Je me suis donc renseigné, j’ai rencon- tré des policiers de la brigade des mineurs, d’autres spécialisés sur les nouvelles prostitutions et le psychanalyste Serge Hefez, habitué à ren- contrer des adolescents en mal-être. J’avais besoin de cette matière-là pour confirmer mes hypothèses et nourrir le film. Mais après, il a fallu m’en éloigner, et introduire des enjeux de fiction.

Le père d’Isabelle est absent mais vous n’en faites pas un motif d’ex- plication psychologique de son comportement…

Non, je pose juste des jalons auxquels les gens peuvent s’attacher, ou pas. Les raisons du comportement d’Isabelle sont multiples, chacun peut les interpréter comme il veut, j’aime que le spectateur ait cette liberté. Moi-même, j’aborde cette fille comme un mystère. Je ne suis pas en avance sur elle, je me contente de la suivre, comme un ento- mologiste qui tomberait amoureux petit à petit de sa créature. Elle- même dit très peu de choses. La seule fois où elle parle, c’est lors de sa deuxième visite chez le psy. L’idée était d’être dans l’accompagnement et l’identification. On peut se reconnaître dans beaucoup des ques- tions qui traversent aussi bien Isabelle que ses parents, sans doute parce qu’elles sont nourries de réel et incarnées fortement par des acteurs justes. Chaque personnage est déstabilisé par une situation complexe et essaye de faire du mieux qu’il peut dans cette situation difficile.

Comment avez-vous abordé les scènes de sexualité ?

L’idée était d’être assez réaliste, mais pas dégradant ni sordide. Je ne voulais pas porter de jugement moral. Évidemment, certains clients ont des déviances mais je voulais d’abord montrer comment Isabelle s’y adapte. Isabelle est le réceptacle du désir des autres alors qu’elle-même ne connait pas le sien. D’une certaine manière, ça l’arrange que les autres aient des désirs à sa place. Je ne voulais pas enjoliver la réalité mais en même temps, Isabelle l’enjolive peut-être elle-même.

Un client est un peu à part : Georges…

Oui, il y a une rencontre entre Isabelle et Georges. C’est possible qu’elle prenne du plaisir avec lui. Il la touche, la regarde, leur rap- port est tendre, pas du tout mécanique comme avec les autres clients. Malgré son âge, Georges possède encore une très grande séduction. Et une sexualité possible. C’est pour ça que j’ai choisi Johan Leysen pour l’incarner. Je voulais que l’on puisse croire à sa capacité de plaire à Isabelle. Johan Leysen a un visage buriné très beau, sa voix et son accent sont charmants. Il a le physique d’un acteur américain, un côté Clint Eastwood !

Comment s’est fait le choix de Marine Vacth pour jouer Isabelle ?

Très vite, comme pour le jeune garçon de DANS LA MAISON, je me suis aperçu que c’était mieux de travailler avec une actrice un peu plus âgée pour le rôle afin qu’il y ait une maturité et une distance avec le personnage.

Marine, je l’avais remarquée dans MA PART DU GÂTEAU de Cédric Klapisch. Dès que je l’ai rencontrée, j’ai vu une extrême fragi- lité et en même temps, une puissance. Et surtout une photogénie qui n’était pas seulement une photogénie de mannequin. J’ai retrouvé avec elle ce que j’avais ressenti en filmant le grain de peau et le visage de Charlotte Rampling pour SOUS LE SABLE : il se passe quelque chose derrière leur apparence. Leur beauté évidente de façade masque un mystère, un secret et suscite une curiosité, une envie de savoir.

C’est son premier grand rôle…

C’est un rôle lourd, nous avons beaucoup travaillé en amont, fait des lectures, répété avec les autres comédiens. J’ai fait en sorte qu’elle soit très intégrée à la préparation du film, qu’elle participe au choix des costumes, qu’elle suive les transformations du scénario. Il fallait qu’elle me fasse confiance, qu’elle sache où on allait, qu’une compli- cité s’instaure avec ses partenaires, notamment avec Géraldine Pailhas et Fantin Ravat… Le fait qu’elle soit aussi mannequin lui donne une très grande liberté avec son corps, qui est comme un outil. Elle n’avait pas la pudeur de certaines actrices.

Le personnage de la mère est aussi très important…

Oui, à un moment, je voulais vraiment basculer sur elle, voir comment elle réagit face à la vie non pas amoureuse de sa fille, mais sexuelle. La prostitution accentue cette question, bien sûr, mais elle se pose pour tous les parents : qu’est-ce que l’arrivée de la sexualité dans la vie de leurs enfants réveille chez eux ? Quelles peurs, quelles angoisses ? Et jusqu’où a-t-on le droit d’être au courant de la vie privée de son enfant, jusqu’où a-t-on le droit d’intervenir ?

Comment avez-vous conçu le couple mère-fille ?

Je voulais qu’elles soient très proches d’âge, sans pour autant que la mère soit une mère-copine. Et aussi qu’elle soit une mère en appa- rence «parfaite», qu’on ne prenne pas les raisons de la prostitution d’Isabelle comme des conséquences de leur relation.

C’est une femme très moderne, qui ressemble aux mères de ma géné- ration. Je voulais qu’elle soit belle, qu’elle ait une sexualité épanouie et qu’il n’y ait aucune rivalité mère-fille, comme souvent dans les films actuels. L’enjeu de la relation n’est pas là. Même quand elle surprend sa fille avec son beau-père, elle ne se sent pas remise en question dans sa féminité. Je ne voulais pas raconter l’histoire d’une fille qui pique la place de sa mère. En même temps, Isabelle peut avoir un côté diabo- lique. On comprend que l’amie de sa mère n’ait pas envie que ce soit son mari qui la raccompagne…

La crainte de Nathalie raconte davantage le mécanisme du désir que la psychologie d’Isabelle…

Absolument. L’idée qu’Isabelle pourrait se comporter comme une «pute» et contaminer tout le monde est avant tout dans le regard de l’entourage. Elle n’y pense pas forcément elle-même, ce sont les autres qui y pensent. Sa beauté et sa sensualité les renvoient à l’hypocrisie de leur désir.

Isabelle reproche à sa mère pas tant d’avoir un amant que de le lui cacher, de ne pas lui faire confiance…

L’adolescence est une période violente aussi parce que les enfants découvrent que leurs parents ne sont pas les héros qu’ils pensaient, qu’ils leur ont caché des choses et leur ont menti. Les adolescents ont besoin de vérité, de sincérité. Et ils se rendent compte que le monde des adultes est un monde de mensonges, d’hypocrisie. D’où cette agressivité envers ces parents tombés de leur piédestal.

Quand la mère frappe sa fille, on n’est pas tant choqué qu’ému par son geste…

J’ai beaucoup discuté avec des amies. Je leur ai demandé comment elles réagiraient si, comme la mère d’Isabelle, elles apprenaient que leur fille se prostituait. La plupart m’ont répondu : «C’est affreux je me remets en question, j’essaye de comprendre…» Elles mettaient en avant ce côté positif, compréhensif mais l’une d’elles, dont la fille s’était droguée, m’a avoué que quand elle l’avait appris, elle l’avait tapée. Cela m’a semblé juste. Quand les parents ne savent plus comment agir, quoi dire à leurs ados souvent renfermés, les coups viennent naturellement. Géraldine, en tant que mère, était tout à fait d’accord avec cette réac- tion mais elle tenait à ce que le personnage se rende compte aussitôt de la nature pulsionnelle de son geste et qu’elle éprouve le besoin de s’excuser.

Et le choix de Géraldine Pailhas pour jouer la mère d’Isabelle ?

Après avoir choisi Marine, j’ai cherché une actrice qui pouvait physiquement être sa mère. Je voulais une femme chez qui on sente une fibre maternelle, naturelle. Je connaissais Géraldine, on avait déjà tra- vaillé ensemble, elle avait un petit rôle dans 5X2. On a fait des essais, ça s’est tout de suite bien passé, j’ai senti que ce rôle la touchait, qu’elle se projetait dans cette histoire. Elle était très investie dans le film. Elle était très protectrice avec Marine, c’était très beau à voir. Une complicité réelle s’est créée, il n’y avait aucune rivalité entre elles.

Pas de rivalité non plus avec la femme de Georges…

Non, la femme de Georges peut même se reconnaître en Isabelle. En tant qu’actrice aussi, Charlotte Rampling peut se reconnaître en Marine, comme Géraldine d’ailleurs. Toutes deux ont aussi com- mencé leur carrière très tôt et ont été très exposées. J’avais envie d’une bienveillance de toutes ces actrices autour de Marine. C’était important pour moi qu’elles incarnent quelque chose de l’ordre de la transmission.

Charlotte est arrivée comme une évidence, surtout après avoir choisi Marine. Elle a joué beaucoup de rôles transgressifs, très sexués, elle a souvent été perçue comme l’incarnation du fantasme au cinéma, elle était donc idéale pour incarner cette femme qui comprend Isabelle, qui ne la juge pas. Et quand elle l’emmène dans la chambre, Charlotte continue de véhiculer cette force transgressive et dangereuse…

Cette scène est-elle réelle ou fantasmée par Isabelle ?

Le dernier plan peut effectivement laisser croire qu’elle l’a fantasmée mais peu importe qu’elle soit rêvée ou réelle, elle a le même poids réparateur pour Isabelle. Tout d’un coup, il y a eu un dialogue, un échange de vérité qu’elle ne pouvait pas avoir avec sa mère. Et qui l’aide sans doute à assumer ce qu’elle a fait.

Et le choix de Serge Hefez pour jouer le psychanalyste ?

Je l’ai rencontré pendant l’écriture du scénario, pour mon travail d’enquête, puis je lui ai fait lire le scénario, lui ai demandé de réagir sur certains points, notamment sur l’attitude du psy quand Isabelle veut payer les séances avec l’argent de ses clients. À ce moment-là, j’avais des acteurs connus en tête, mais Serge était tellement séduisant et intelligent que je lui ai proposé le rôle et il a accepté. Pour le décor, je me suis aussi inspiré de son propre cabinet, il nous a même prêté ses fauteuils…

Aux essais, il était très bien, je trouvais juste qu’il souriait un peu trop. Mais il m’a répondu qu’il était comme ça dans la réalité face aux ado- lescents. En général, ils viennent à leur corps défendant, obligés par leurs parents. C’est donc important pour lui de créer d’emblée une complicité, d’être dans la séduction, quitte à être en opposition avec les parents. Je m’en suis, du coup, inspiré pour la scène avec la mère et la fille chez le psy, qui prend clairement le parti d’Isabelle.


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HELI

Entretien avec Amat Escalante réalisateur du fil Mexicain : HELIBande Annonce

L'affiche du fil d'Amat Escalante : HELI

SYNOPSIS

 

Au Mexique, la famille d’Estela, une jeune fille de 12 ans est prise dans un engrenage de violence lorsque celle-ci tombe amoureuse d’un jeune policier impliqué dans un détournement de drogue.

 

HELI est votre troisième long-métrage après SANGRE (2005) et LOS BASTARDOS (2008). Ils peuvent se voir comme une trilogie autour de la société mexicaine contemporaine. Avez-vous envisagé les choses de cette façon ?

Non, pas consciemment du moins ! Bien sûr, on peut faire des ponts entre eux. Je remarque qu’à chaque fois, je traite plus ou moins directement de la façon dont la culture américaine imprègne la société mexicaine. SANGRE montrait les effets pervers de cette globalisation et comment l’esprit américain s’infiltrait partout : la télévision, la nourriture… Dans LOS BASTARDOS, on voyait deux Mexicains se rendre clandestinement aux États-Unis et basculer dans une violence meurtrière. L’intrigue d’HELI se déroule dans une ville qui ressemble à celle où j’ai grandi : Guanajuato, à cinq heures de route de Mexico City. General Motors a décidé d’y implanter une usine automobile. Les gens se sont installés près de leur nouveau lieu de travail et il a fallu construire à la hâte des habitations pour les loger, créant une très grande promiscuité. L’écosystème, le paysage, l’atmosphère du lieu ont été modifiés. En regardant HELI je m’aperçois que tout ce qui est relatif à l’industrie automobile est finalement resté en périphérie du récit. Il n’empêche que l’environnement que je décris est fortement marqué par cette présence. Étant Américain par ma mère et Mexicain par mon père, ce rapport de force, présent dans tous mes films, est assez logique.

L’environnement mais aussi le contexte social que vous décrivez sont très précis. Votre désir de cinéma passe-t-il par cette envie de montrer une réalité propre à votre pays ?

Mon but n’est pas de délivrer un message, ni de développer des thèses. Je suis plus obsédé par les atmosphères particulières que je peux créer avec ma mise en scène. N’ayant pas connu moi-même les choses que vivent et subissent mes personnages dans HELI, il a fallu que j’extrapole, que je fasse marcher mon imaginaire. Plus que les faits propres, c’est la dimension psychologique qui m’intéresse ici. Comment vit-on dans un climat de peur permanente ? Mes personnages subissent des actes violents et se retrouvent d’emblée sous tension. C’est cette tension que je cherche à montrer et à faire partager au spectateur. Je montre des situations extrêmes. Au Mexique, tout le monde vit avec une forme de peur au ventre. La violence est une réalité de chaque instant , même s’il ne vous affecte pas directement.

D’où est venue l’idée de cette histoire de corruption et de ses effets dévastateurs sur une famille innocente ?

Une fois que j’avais en tête les lieux de tournage, nous avons imaginé avec Gabriel Reyes, mon coscénariste, l’histoire d’une famille qui s’installerait près de l’usine automobile et tenterait de s’adapter aux règles de cette nouvelle vie. Concernant les épreuves qu’elle va subir, il nous a suffi de lire les journaux, de regarder les informations à la télévision et de recouper entre eux des morceaux d’histoires. Les problèmes liés à la corruption, à la drogue font partie du quotidien des Mexicains. Les images de meurtres, de décapitations, de pendaisons sont montrées sans aucune retenue dans les médias.

En quoi votre propre histoire recoupe celle de vos protagonistes ?

Encore une fois, je n’ai rien vécu de comparable à ce qui est montré dans le film, même si j’ai grandi dans un environnement assez proche. Mes parents ont divorcé quand j’étais jeune. Mon père était à la fois peintre, musicien mais surtout un grand bricoleur. Il m’aide sur chaque film et notamment dans la conception des rails de travelling. Ma mère est aujourd’hui chercheuse en Sciences Sociales dans une université. Si je ne mentionne pas clairement la ville de Guanajuato dans le film, certains détails comme les chaînes de montagnes à l’arrière-plan, sont très représentatives du coin. On aperçoit à plusieurs reprises la statue de Cristo Rey, l’équivalent du Pain de Sucre à Rio de Janeiro. Cette région est très religieuse. Durant le tournage, il a fallu s’arrêter quatre jours car le pape était en visite dans la ville. L’aspect religieux est très présent dans le film. Ici, l’avortement est interdit et sévèrement puni. C’est pourquoi beaucoup de très jeunes filles - comme l’héroïne de mon film - se retrouvent mères avant l’adolescence. Pour vous donner un ordre d’idée, la vraie mère du nourrisson du film était présente sur le plateau. Elle avait 14 ans ! Récemment, sept jeunes filles ayant rencontré des problèmes en avortant sont en prison. Avec HELI, je voulais montrer comment des familles vivent les unes sur les autres sous un même toit. L’idée de communauté est très forte. L’absence d’intimité aussi. Je vis moi-même dans le même quartier que ma famille. C’est courant au Mexique.

Vous parliez d’atmosphère que vous cherchiez à insuffler à chaque film. Comment arrivez-vous à la trouver ?

C’est le casting qui détermine l’ensemble. Tout part du choix des corps, des visages, du regard de mes interprètes… Ils dictent le ton du film. Les interprètes restent le vecteur avec lequel un cinéaste transmet des émotions, des sensations… Les décors dictent également le ton de l’ensemble. C’est pour cela qu’au moment de l’écriture du scénario, tout reste abstrait. Je ne sais jamais à l’avance à quoi va ressembler l’ensemble.

Justement, le casting a-t-il été évident ?

Non. Trouver la bonne personne pour interpréter HELI a été très long et difficile. J’ai vu au moins 3 000 personnes. Je n’arrivais pas à me décider. Je n’avais pas un profil particulier en tête. Je cherchais une connexion possible avec un visage, une personnalité. Je m’étais peut-être trop investi et projeté dans ce personnage. Refuser toutes les propositions étaient une façon de me rejeter moi-même, de mettre à l’épreuve mes idées. Armando Espitia faisait tout de même partie de mes favoris. Je l’ai donc pris en me disant : « Ok, allons-y sinon je ne vais jamais tourner ce film ! » J’ai donc installé Armando dans la région du tournage pour qu’il s’imprègne du lieu. Il a vécu au sein d’une famille quelques temps. Il avait les cheveux longs, le teint pâle. Nous lui avons coupé les cheveux très court et fait prendre le soleil. C’est en opérant tous ces changements que j’ai compris que j’avais trouvé la bonne personne. Je procède souvent ainsi avec mes acteurs. Mon premier travail avec eux est de changer leur aspect. Sans ce processus de modification, je n’arrive pas à me projeter. C’est d’autant plus facile que je travaille rarement avec des acteurs professionnels. Dans HELI, seul l’acteur qui incarne le père de famille avait déjà joué dans plusieurs films.

Le choix du prénom HELI était-il une manière de raccrocher cette histoire à une mythologie particulière ?

Non. J’avais lu un court article dans le journal qui racontait l’histoire d’un gamin de dix ans, HELI, impliqué dans une fusillade entre son gang et la police. Cette histoire m’a beaucoup impressionné, j’ai donc gardé ce prénom pour mon film. J’aimais la sonorité.

Adoptez-vous toujours la même méthode de travail ?

Oui. Pour que je puisse me plonger dans le tournage et trouver le bon rythme du film, il faut que les choses soient carrées dès le départ sinon je pars dans tous les sens. Je me connais, j’ai tendance à être un peu bordélique ! Donc, j’écris un scénario très précis puis j’effectue un story- board complet. Tous les plans de mon film sont ainsi imaginés et pensés à l’avance. À partir de cette matière, je modifie et explore de nouvelles pistes au tournage. Sur le plateau, nous improvisons beaucoup. L’important est de toujours briser la routine. Il faut savoir casser quelque chose pour avancer.

Chaque jour a son propre rythme, sa cadence. Le scénario et le story-board sont comme des acteurs, ils sont d’abord des fantasmes que la réalité du tournage va se charger de transformer.

HELI est votre premier long-métrage tourné en numérique. Pourquoi ce format ?

C’était une façon d’aller le plus loin possible avec mes acteurs sans me soucier de savoir s’il y allait avoir assez de pellicule. Je voulais vraiment expérimenter des choses. J’ai d’ailleurs multiplié les prises. Peut-être trop ! Je savais également que contrairement à mes autres films, il y aurait plusieurs scènes d’action difficiles à tourner, des mouvements de caméra compliqués. Le numérique permet une souplesse inégalable.

Le foisonnement dont vous parlez est assez surprenant car votre mise en scène paraît au contraire très dépouillée, presque extatique par moment…

Lorenzo Hagerman, mon chef opérateur, vient du documentaire. Il sait filmer sans utiliser de lumière additionnelle. C’était donc idéal pour adapter ma mise en scène en fonction des imprévus que j’évoquais tout à l’heure. Toutefois, nous nous sommes limités en utilisant un objectif de caméra particulier. À la manière de Robert Bresson, nous avons travaillé avec une optique de 50 mm – voire 40 selon les cas –, soit la plus proche du regard humain. Cette optique ne permet pas une grande marge de manœuvre surtout dans les endroits confinés. Elle oblige à rester concentré sur le cadre. Je voulais que la vision du spectateur sur les évènements soit la plus naturelle possible. La force des images devait suffire à la compréhension de l’histoire. Contrairement à SANGRE et LOS BASTARDOS qui laissaient beaucoup d’interrogations en suspens, je voulais qu’à la fin d’HELI tout soit clair dans l’esprit du spectateur. J’étais donc focalisé sur la progression du récit. En cela, M LE MAUDIT de Fritz Lang est une merveille, tout est dit à l’image, dans le montage… Vous pourriez presque le regarder sans le son. Modestement, j’ai essayé de tendre vers une telle perfection. Bien sûr, tous les plans du film n’ont pas pour unique fonction de faire progresser l’histoire et certains servent à créer un climat, un feeling.

Comme ce plan quasi burlesque avec le tank devant la maison…

Exactement. Je ne cherchais pas spécialement le burlesque mais à créer de la confusion dans l’esprit du spectateur et ainsi briser la linéarité du récit. On ne sait pas si ce plan traduit un rêve, une paranoïa… C’est ambigu.

HELI contient une séquence de torture insoutenable. Pourquoi être aussi explicite ?

Prenez mon précédent long-métrage LOS BASTARDOS. J’évoquais une montée en tension, jusqu’au moment où mon héros craque et tire. C’est très violent et désespéré. Ce genre de comportement chez l’être humain m’attriste profondément. En le filmant, je ne cherche pas à impressionner mais à traduire la tristesse qui se dégage de tels actes. Leurs auteurs ne sont pas que des monstres mais des êtres humains et souvent des enfants comme je le montre dans HELI. Je n’invente rien, vous pouvez aller sur internet, vous trouverez des images horribles. Sans le savoir, j’ai d’ailleurs reproduit ici une scène de torture qui s’est déroulée de la même manière dans la vie. Je veux que les spectateurs mexicains voient la réalité en face. Lorsque l’on pense à des règlements de compte mafieux, on imagine toujours un énorme bonhomme avec une moustache, un chapeau, habillé tout en noir. Or, les gangs payent des enfants pour faire ce sale boulot.

Il y a toujours le piège de la fascination/répulsion face à de telles images ?

Hitchcock avait l’habitude de dire que les choses sont plus fortes quand vous les cachez. J’ai voulu voir au contraire ce que ça peut produire comme effet si je les montre frontalement. Je ne cherche pas à créer du suspense. D’autre part, n’ayant jamais été confronté moi-même à de la violence extrême, je me devais d’explorer ce mystère avec ma caméra.

Le film s’ouvre sur une séquence très forte qui lance ensuite un long flash-back. Pourquoi avoir structuré votre récit ainsi ?

J’ai toujours voulu commencer le film avec cette image : un homme pendu au-dessus d’un pont. Cette image est très commune au Mexique. Elle est présente dans les journaux sans arrêt. Je voulais la montrer en dehors de son contexte, pour ensuite remonter le fil du récit et dévoiler la réalité qu’elle renferme. Derrière chaque image comme celle-ci, il y a du drame humain, des innocents victimes d’une violence aveugle… Bref, une histoire qu’il faut raconter, sinon les gens se rassureront toujours en pensant que l’homme pendu au-dessus de ce pont le méritait.

Qui est AMAT ESCALANTE ?

Cinéaste autodidacte originaire de la ville de Guanajuato (Mexique), Amat Escalante a commencé à travailler dans le cinéma à l’âge de 15 ans. Après avoir réalisé deux courts-métrages, il écrit et réalise son premier film, SANGRE, tourné dans sa ville natale et présenté en 2005 à Cannes en Sélection Officielle Un Certain Regard, où il reçoit le Prix FIPRESCI de la Critique Internationale. Trois ans plus tard, Escalante signe son deuxième long-métrage LOS BASTARDOS qu’il présente à nouveau en sélection officielle Un Certain Regard. HELI, son troisième long-métrage, sera présenté cette année en Compétition Officielle du Festival de Cannes.avec Elat

La bande annonce

Les films du jour

LE PASSÉ

Entretien avec Asghar FarhadiBande Annonce

Bérénice Bejo principale interprète du film
Le Passé du réalisateur iranien Asghar Farhadi

 

Après l’immense succès international d’Une Séparation, le cinéaste iranien est pour la première fois en Sélection officielle, avec un film tourné en France, et en français. Il s’agit aussi d’un divorce, mais celui-ci appartient ici au passé. Un passé, qui empêche les différents personnages de se projeter dans l’avenir.

Synospsis

Après quatre années de séparation, Ahmad arrive à Paris depuis Téhéran, à la demande de Marie, son épouse française, pour procéder aux formalités de leur divorce. Lors de son bref séjour, Ahmad découvre la relation conflictuelle que Marie entretient avec sa fille, Lucie. Les efforts d'Ahmad pour tenter d'améliorer cette relation lèveront le voile sur un secret du passé


Entre UNE SÉPARATION et LE PASSÉ, il a été question d’un autre film.

Que s’est-il passé ? Effectivement, j’ai écrit un autre scénario après À PROPOS D’ELLY, pendant un séjour à Berlin. Puis j’ai réalisé UNE SÉPARATION et mon distributeur français, Alexandre Mallet-Guy, m’a demandé de lire ce scénario. Il l’a aimé, et a manifesté son désir de produire le film, soit en Alle- magne, soit en France. Après plusieurs voyages, j’ai choisi Paris et je me suis mis à travailler sur ce projet. Un jour où nous étions dans un café en train d’en parler, j’ai dit, de façon très soudaine, que j’avais une autre histoire en tête. Je n’avais qu’un synopsis, mais en le racontant je me suis rendu compte que quelque chose commençait à se cristalliser, à s’étoffer et qu’un autre récit venait à ma rencontre. Petit à petit, on a basculé sur cette nouvelle histoire. Je l’ai développée et je suis rapidement arrivé à un premier traitement. C’est ainsi que LE PASSÉ est né. Et Paris y avait tout son rôle : quand on veut faire un film qui traite du passé, il faut l’inscrire dans une ville telle Paris qui respire le passé. Je n’aurais pas pu transposer cette histoire n’importe où.


Et pourtant le Paris historique n’est pas présent dans le film…

J’ai été très vigilant à ne pas abuser de la dimension historique de l’architecture de Paris et à ne pas faire un film touristique. J’ai très vite décidé que la maison du per- sonnage principal, où se déroule une grande partie du film, se trouverait en banlieue. Paris est présent, mais de façon discrète, en creux. Le danger qui guette tout cinéaste qui décide de faire un film en dehors de son contexte d’origine est d’y mettre les premières choses qui captent son regard. J’ai pris le contre-pied de cette démarche. Puisque l’archi- tecture de Paris me fascinait, j’ai voulu la dépasser pour accéder à autre chose.

Mais comment se déroule l’écriture, comment se construit l’histoire ?

En fait, mes histoires s’écrivent toujours de façon non linéaire. Je n’ai pas un point de départ et un point d’ar- rivée. J’ai toujours plusieurs histoires qui prennent forme indépendamment et qui finissent par converger vers une situation commune. Ici, j’avais l’histoire d’un homme qui se rend dans une autre ville pour les formalités de son di- vorce parce qu’il vit séparé de son épouse depuis quelques années. Et celle d’un homme dont la femme est dans le coma et qui doit s’occuper seul de son enfant. Ces bribes d’histoire s’étoffent parallèlement pour finalement conver- ger vers une situation unique. Mon écriture est intuitive, mais dès que j’ai un synopsis, je commence à me poser des questions sur le peu de choses que je sais de l’histoire. Puisque je sais que cet homme vient pour divorcer, je vais me demander : « Pourquoi est-il parti il y a 4 ans ? » Et s’il va dans la maison de cette femme : « Qu’est-ce qu’il s’y passe ? » Il y a tant de questions qui émanent de ce petit texte, qu’y répondre revient à construire l’histoire tout entière.

En quoi l’observation de la vie française a-t-elle nourri le scénario ?

Je me suis beaucoup posé la question des différences : qu’est-ce qui changerait si l’histoire se passait en Iran ? Dans mes films, les personnages s’expriment souvent de façon indirecte. C’est une attitude courante dans ma culture et c’est aussi un ressort dramatique auquel j’ai souvent recours. J’ai remarqué que cette attitude était plus rare en France. C’est bien sûr relatif, mais les Français s’expriment généralement de façon plus directe. Il fallait donc que j’adapte le développement de mes personnages français à ce nouveau paramètre. Cela a été assez délicat et long à se mettre en place dans l’écriture.

Et curieusement c’est le personnage iranien qui va faire parler les autres…

En fait, il est une sorte de catalyseur, quelqu’un qui met les autres dans des dispositions propres à la parole, où émer- gent des choses qui n’ont pas été dites depuis longtemps. Mais je pense que ça lui échappe, ce n’est pas volontaire de sa part. C’était une réelle ligne de conduite pour moi, j’ai beaucoup tenu à ce que mes personnages ne soient pas définis par leur drapeau ou leur nationalité. C’est la situation qui détermine leurs comportements. Dans une situation de crise, les différences s’estompent.

L’un de vos comédiens suggère que c’est en voyant une personne dans le coma que vous avez eu l’idée de cette histoire…

Ce n’est pas dans ce sens-là que ça s’est passé. Je suis allé voir des patients dans le coma pour préparer le film. Il se trouve que depuis toujours, sans avoir eu d’expérience directe de la chose, l’idée de coma est pour moi immédia- tement associée à un entre-deux, à un doute : est-on dans la vie, dans la mort ? Cette personne peut-elle être consi- dérée comme morte ou est-elle encore vivante ? Et ce film tout entier se construit sur cette notion de doute, sur cette notion d’entre-deux. Les personnages sont constamment face à un dilemme. Ils sont à la croisée de deux chemins. Si on revoit UNE SÉPARATION, la situation que le person- nage traverse est assez courante mais complexe : il doit choisir entre le bien-être de son père et celui de sa fille. Dans LE PASSÉ, la question est un peu différente : est-ce qu’on privilégie une certaine loyauté envers le passé ou est-ce qu’on y renonce pour se lancer vers l’avenir ?

Ces dilemmes sont-ils augmentés par la complexité de la vie d’aujourd’hui ?

Sans doute. Il me semble qu’on a tendance à croire que le futur est flou et parce qu’il est inconnu. Et pourtant le passé me paraît encore plus opaque. Aujourd’hui, nous gardons des traces de notre propre passé, il devrait être plus proche qu’il ne l’était autrefois. Malgré les photos, malgré les emails, notre passé est devenu encore plus obscur. La vie d’aujourd’hui tend peut-être à vouloir al- ler de l’avant en ignorant le passé. Or, l’ombre de celui-ci continue de peser sur nous et de nous ramener en arrière. Il me semble que c’est vrai en Europe comme dans le reste du monde, on a beau essayer de se propulser vers l’avant, le poids des événements passés continue de pe- ser sur nous.

Comment avez-vous choisi Bérénice Bejo ?

La première fois que j’ai vu Bérénice, c’était pendant un voyage aux Etats-Unis. Elle était là pour la promo- tion de THE ARTIST et elle m’a donné immédiatement l’impression d’être une personne chaleureuse et vraie. Elle faisait partie de ces personnes avec qui il est fa- cile d’établir tout de suite une relation, un échange. Son interprétation dans THE ARTIST m’a persuadé de l’intelligence de son jeu. Ce sont deux dimensions ab- solument nécessaires pour que j’aie envie de travailler avec un acteur : il faut d’abord qu’il soit quelqu’un de fin et d’intelligent, et ensuite qu’il dégage à l’écran une énergie positive. Une personne attachante, avec qui le spectateur a envie de passer du temps.

Elle raconte que, le premier jour des essais, vous cherchiez quelque chose sur son visage. Qu’est- ce que c’était ?<

Dossier Cannes 2013, le Kiosque fait son cinéma