Amnesty International, rapport annuel 2013

LES DROITS HUMAINS NE CONNAISSENT PAS DE FRONTIÈRES par Salil Shetty, secrétaire général d'Amnesty International

Le 9 octobre 2012 au Pakistan, Malala Yousafzai a été atteinte à la tête d’une balle tirée par des talibans. Le crime de cette adolescente de 15 ans ? Défendre le droit à l’éducation des filles. L’arme du crime ? Un blog. Tout comme l’acte de Mohamed Bouazizi qui, en 2010, avait entraîné dans son sillage un vaste mouvement de contestation au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, la détermination de Malala Yousafzai a eu des effets bien au-delà des frontières pakistanaises. Les souffrances endurées par certains et le courage déployé par tant d’hommes et de femmes, associés à la puissance des médias sociaux qui ne connaissent pas de fron- tières, ont modifié notre perception du combat en faveur des droits humains, de l’égalité et de la justice, et ont infléchi de façon perceptible le discours sur la souveraineté et les droits fon- damentaux de la personne.

Aux quatre coins du monde, des gens se sont mis en danger et ont investi les rues et la sphère numérique pour dénoncer la répression et la violence exercées par des gouvernements et d’autres acteurs puissants. S’exprimant dans des blogs, dans d’autres médias sociaux et dans la presse traditionnelle, ils ont fait naître un courant de solidarité internationale pour que Mohamed Bouazizi ne tombe pas dans l’oubli, pour que Malala garde espoir.

Un tel courage, combiné à la capacité de communiquer notre soif de liberté, de justice et de respect des droits, suscite l’inquiétude de ceux qui sont au pouvoir. Contraste saisissant avec le soutien apporté à celles et ceux qui dénoncent l’oppression et la discrimination, nous voyons de nombreux gouvernements s’employer à réprimer des manifestations pourtant pacifiques et tenter désespérément de contrôler la sphère numérique – notamment en essayant de réédifier leurs frontières nationales dans cette sphère.

Quelle est en effet la réaction des pouvoirs en place, qui s’accrochent à leur « souveraineté » et abusent de ce concept, lorsqu’ils prennent conscience que de simples citoyens sont potentiellement aptes à démanteler les structures dirigeantes et à braquer les projecteurs sur les outils de répression et de désinformation qu’ils utilisent pour conserver leurs prérogatives ? Le système économique, politique et commercial mis en place par les détenteurs du pouvoir entraîne souvent des atteintes aux droits fondamentaux. Le commerce des armes, par exemple, détruit des vies mais est défendu par des États qui soit ont recours à ces armes pour opprimer leur propre peuple, soit tirent profit de ce commerce. Ils invoquent la souveraineté à titre de justification.

Souveraineté et solidarité

Dans notre quête de liberté, de respect des droits et d’égalité, nous devons repenser le concept de souveraineté. La souveraineté devrait – et peut – naître de la prise en main de son propre destin. C’est le cas des États qui triomphent du colonialisme ou de voisins dominateurs, ou encore de ceux qui naissent des cendres de mouvements qui ont renversé des régimes répres- sifs et corrompus. La souveraineté est alors positive. Pour qu’elle le demeure et que les risques d’exploitation qu’elle pose soient maîtrisés, nous devons redéfinir la souveraineté et accepter l’existence, au niveau mondial, à la fois d’une solidarité et d’une responsabilité. Nous sommes citoyens du monde. Nous nous soucions de ce qui se passe autour de nous, car nous avons accès à l’information et pouvons choisir de ne pas connaître de frontières.

Les États invoquent régulièrement la « souveraineté » – qu’ils ramènent au contrôle de leurs affaires intérieures sans ingérence externe – pour agir comme bon leur semble. Ils utilisent cette notion pour dissimuler ou nier massacres, génocides, oppression, corruption, privation de nourriture et persécutions liées au genre.

Mais ceux qui abusent de leurs pouvoirs et de leurs prérogatives ne peuvent plus s’en cacher facilement. Les téléphones mobiles permettent d’enregistrer et de mettre en ligne des vidéos qui font apparaître en temps réel les violations des droits humains commises et révèlent au grand jour la réalité qui se cache derrière les discours hypocrites et les justifications intéressées. Les entreprises, entre autres puissants acteurs privés, font elles aussi plus facile- ment l’objet d’une surveillance maintenant car il leur est de plus en plus difficile, lorsque leurs actions sont nuisibles ou criminelles, d’en dissimuler les conséquences.

Nous œuvrons dans un cadre de droits humains qui tient pour acquis la souveraineté mais qui ne la défend pas en soi, en particulier depuis que le Sommet mondial de 2005 des Nations unies a reconnu le principe de la responsabilité de protéger, principe réaffirmé à plusieurs reprises depuis lors. Il est facile de comprendre pourquoi : l’année 2012 témoigne largement à elle seule des violations dont se rendent coupables les États à l’encontre des populations qui vivent sur leur territoire.

Le droit de tout un chacun de ne pas subir de violences est un élément fondamental de la pro- tection des droits humains. Le cadre strict empêchant l’État de s’immiscer dans notre vie per- sonnelle et familiale est un autre aspect essentiel. Il s’agit notamment de garantir notre liberté d’expression, d’association et d’opinion. Il s’agit de nous protéger contre toute immixtion dans nos choix concernant notre corps et la manière dont nous l’utilisons, c’est-à-dire dans nos décisions en matière de procréation, d’identité sexuelle et de genre ou de tenue vesti- mentaire.

Durant les premiers jours de 2012, 300 familles se sont retrouvées sans abri à Phnom Penh, la capitale cambodgienne, après avoir été violemment expulsées de leur quartier. Quelques semaines plus tard, 600 Brésiliens qui vivaient dans le bidonville de Pinheirinho, dans l’État de São Paulo, ont subi le même sort. En mars, 21 personnes sont tombées sous les balles de la police jamaïcaine, des musiciens azerbaïdjanais ont été frappés, arrêtés et torturés en détention, et le Mali a sombré dans la crise après un coup d’État à Bamako.

L’année s’est poursuivie avec son lot d’atteintes aux droits humains : expulsions forcées au Nigeria ; journalistes tués au Mexique, en Somalie et dans d’autres pays ; femmes violées ou agressées sexuellement chez elles, dans la rue ou alors qu’elles exerçaient leur droit de manifester ; interdiction de marches des fiertés homosexuelles et passages à tabac de militants de la communauté des lesbiennes, des gays et des personnes bisexuelles, transgenres ou intersexuées ; assassinats de défenseurs des droits humains et emprisonnement de militants sur la base d’accusations forgées de toutes pièces. En septembre une femme a été exécutée au Japon, où aucun condamné n’avait été mis à mort depuis plus de 15 ans. En novembre le conflit qui déchire Israël et Gaza a connu une nouvelle escalade, tandis que plusieurs dizaines de milliers de civils de la République démocratique du Congo ont dû quitter leur foyer devant la progression du groupe armé du 23-Mars (M23), soutenu par le Rwanda, vers la capitale de la province du Nord-Kivu.

Et bien sûr il y a la Syrie. À la fin de l’année, le conflit avait fait 60 000 morts, selon les Nations unies. Et ce chiffre ne cessait de croître.

Absence de protection

Au cours des dernières décennies, la souveraineté des États – que l’on associait toujours plus étroitement à la notion de sécurité nationale – a été trop souvent invoquée pour justifier des actions incompatibles avec les droits humains. À l’intérieur des pays, ceux qui ont le pouvoir font valoir qu’eux seuls sont à même de prendre les décisions qui concernent la vie des gens qu’ils gouvernent.

Comme son père avant lui, le président Bachar el Assad s’est maintenu au pouvoir en dressant l’armée et les forces de sécurité syriennes contre la population qui réclamait sa démission. Il existe toutefois une différence de taille. Lors du massacre de Hama, en 1982, Amnesty International et d’autres organisations avaient dénoncé les événements et œuvré sans relâche pour tenter de mettre fin à la tuerie, mais celle-ci s’était en grande partie déroulée à l’abri des regards du reste du monde. Ces deux dernières années, en revanche, les blogueurs et les militants syriens, n’écoutant que leur courage, ont pu informer directement le monde entier de ce qui se passait dans leur pays, au moment même où les événements avaient lieu.

Bien que le bilan n’ait cessé de s’alourdir – et malgré tous les éléments montrant que des crimes étaient perpétrés –, le Conseil de sécurité des Nations unies n’a rien fait cette année encore pour assurer la protection de la popula- tion civile. Pendant près de deux ans, l’armée et les forces de sécurité syriennes ont mené des attaques aveugles, et placé en détention, torturé et tué des personnes qu’elles soupçonnaient de soutenir les rebelles. Pas moins de 31 formes différentes de torture et d’autres mauvais traitements ont été recensées dans un rapport d’Amnesty International. Des groupes d’opposition armés se sont eux aussi livrés à des exé- cutions sommaires et à des actes de torture – dans une bien moindre mesure, toutefois. La non-intervention du Conseil de sécurité des Nations unies est défendue, en particulier par la Russie et la Chine, au nom du respect de la souveraineté des États.

L’idée selon laquelle ni les États à titre individuel ni la communauté internationale ne doivent agir de manière résolue pour protéger les civils lorsque des gouvernements et leurs forces de sécurité s’en prennent à leur propre population – à moins qu’ils n’aient quelque chose à y gagner – est inacceptable. Qu’il s’agisse du génocide de 1994 au Rwanda, du regroupement en 2009 de Tamouls dans la zone dite « protégée » du nord du Sri Lanka où plusieurs dizaines de milliers de civils ont perdu la vie, de la privation de nourriture que subissent actuellement les Nord-Coréens ou du conflit syrien, la passivité au nom du respect de la souveraineté des États est inexcusable.

Au fond, les États sont responsables du respect des droits des personnes qui vivent sur leur ter- ritoire. Cependant, quiconque croit à la justice et aux droits humains ne peut défendre l’idée que la souveraineté est actuellement au service de ces concepts. Bien au contraire.

Le moment est venu de remettre en cause cette association calamiteuse du principe de sou- veraineté absolue revendiqué par les États et de la priorité qu’ils accordent à la sécurité nationale plutôt qu’aux droits fondamentaux et à la sécurité de la personne humaine. Ne cher- chons plus d’excuses. Le temps est venu pour la communauté internationale de passer la vitesse supérieure et de redéfinir l’obligation qui est la sienne de protéger les citoyens du monde entier.

Nos pays sont tenus de respecter, de protéger et de concrétiser nos droits. Ils sont nombreux à ne pas tenir leurs engagements ou, au mieux, à ne les tenir que ponctuellement. En dépit de toutes les victoires remportées par le mouvement de défense des droits humains au cours des dernières décennies – de la libération de prisonniers d’opinion à l’interdiction mondiale de la torture en passant par la création de la Cour pénale internationale –, cette conception erronée de la souveraineté signifie que des milliards de personnes sont toujours laissées pour compte.

Les gardiens de la terre et les exploiteurs

L’un des exemples les plus criants de cette injustice est le traitement qui est réservé depuis plusieurs décennies aux peuples autochtones. Où qu’ils vivent sur la planète, ils partagent une même valeur : l’opposition à la notion de « propriété » foncière. Les peuples indigènes se revendiquent plutôt traditionnellement comme les gardiens des terres qu’ils occupent. Ils ont cependant payé très cher ce rejet du concept de « propriété », car leurs terres se sont très sou- vent révélées riches en ressources naturelles. Et les gouvernements, censés protéger les droits de ces populations, s’emparent de ces terres au nom de l’« État souverain », puis les vendent, les donnent à bail ou autorisent leur pillage par des tiers.

Au lieu de respecter les peuples qui se voient comme les gardiens de leurs terres et des ressources qu’elles recèlent, États et entreprises s’installent sur ces territoires, déplacent de force leurs habitants et s’arrogent la propriété des terres ou les droits d’exploitation des ressources naturelles.

Au Paraguay, 2012 n’a pas été différente des 20 dernières années pour les Sawhoyamaxas, dépla- cés de leur territoire malgré un arrêt de la Cour interaméricaine des droits de l’homme qui a reconnu en 2006 leur droit sur leurs terres ancestrales. Plus au nord, plusieurs dizaines commu- nautés des Premières nations du Canada ont continué de s’opposer au projet de construction d’un pipeline reliant les sables bitumineux de l’Alberta à la côte de la Colombie-Britannique et passant par leurs terres ancestrales.

Alors que les gouvernements devraient tirer les enseignements de l’expérience des popu- lations indigènes afin de repenser leur rapport aux ressources naturelles, ces populations se retrouvent assiégées dans le monde entier.

Cette situation est d’autant plus affligeante que les États et les entreprises foulent au pied la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, qui exige explicitement des États qu’ils assurent la participation entière et effective de ces peuples à l’examen de toutes les questions les concernant. Les militants des droits indigènes mobilisés pour la défense de leur communauté et de leurs terres sont en butte à des violences et risquent même d’être tués.

Loin de se limiter aux Amériques, ces phénomènes de discrimination, de marginalisation et de violence ont touché en 2012 le monde entier, des Philippines à la Namibie, où de nombreux obstacles empêchaient les enfants des peuples san et ovahimba, entre autres minorités eth- niques, d’être scolarisés. C’était le cas, en particulier, à Opuwo, où des enfants ovahimbas ont été contraints de se couper les cheveux et se sont vu interdire de porter leurs vêtements tradi- tionnels pour pouvoir fréquenter l’école publique.

 

La circulation de l’argent et des personnes

La course aux ressources n’est qu’un aspect de la mondialisation. La circulation des capitaux, qui ne connaissent ni frontières ni océans et viennent gonfler les poches des puissants, en est un autre. Oui, la mondialisation est source de croissance économique et de prospérité pour cer- tains. Mais d’autres connaissent le même sort que les communautés autochtones et voient les gouvernements et les entreprises tirer profit des terres où ils vivent – où ils meurent de faim, plutôt.

En Afrique subsaharienne, par exemple, plusieurs millions de personnes vivent toujours dans une pauvreté telle que leur vie est menacée, malgré une croissance significative dans de nom- breux pays. La corruption et la fuite de capitaux vers des paradis fiscaux hors de la région demeurent deux des principales causes de cette situation. Les ressources minérales de l’Afrique continuent de nourrir des accords entre les entreprises et les responsables politiques, au bénéfice des deux parties, mais au détriment des autres. En raison du manque de trans- parence des contrats de concession et de l’absence totale d’obligation de rendre des comptes, les actionnaires des entreprises et les dirigeants politiques s’enrichissent injustement tandis que souffrent ceux qui voient leur travail exploité, leurs terres détériorées et leurs droits bafoués. Pour ces personnes, la justice n’est qu’un mirage.

L’argent que les travailleurs migrants du monde entier envoient au pays est un autre exemple de la libre circulation des capitaux. Selon la Banque mondiale, les transferts de fonds des tra- vailleurs immigrés dans les pays en développement sont trois fois supérieurs à l’aide interna- tionale au développement. Pourtant, ces mêmes migrants ont souvent été laissés au bord du chemin en 2012, ni leur pays d’origine ni leur pays d’accueil ne protégeant correctement leurs droits.

Cette année, par exemple, des agences de recrutement népa- laises se sont de nouveau livrées au trafic de travailleurs migrants, les soumettant à l’exploitation et au travail forcé. Elles leur ont fac- turé des commissions dépassant les plafonds fixés par le gouvernement, les contraignant de ce fait à souscrire des prêts importants à des taux d’intérêt élevés. De nombreux migrants ont été trompés par leur recruteur sur leurs conditions d’emploi et de rémunération. Les agences de recrutement qui enfreignaient la loi népalaise étaient rarement sanctionnées. Le gouvernement a interdit en août aux femmes de moins de 30 ans de migrer en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis, au Koweït et au Qatar pour y devenir employées domestiques, en raison de plaintes d’abus sexuels et d’autres violences physiques enregistrées dans ces pays. Cependant, cette interdiction pouvait faire courir davantage de risques encore aux femmes, dès lors qu’elles étaient obligées de chercher du travail par le biais de réseaux informels. Un bel exemple d’initiative où l’on prétend défendre les droits des femmes sans le faire réellement. Le gouvernement aurait dû au contraire se battre pour garantir aux femmes un environnement de travail sûr.

Lorsque les gens sont partis, les pays d’origine font valoir qu’ils n’ont plus d’obligations à leur égard puisque ces travailleurs ne résident plus sur leur territoire ; quant aux pays d’accueil, ils avancent que ces personnes n’ont pas de droits puisqu’elles sont étrangères. Et pendant ce temps, la Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille, ouverte à la signature en 1990, reste l’un des traités relatifs aux droits fondamentaux comptant le moins d’États parties. Aucun pays de destination de migrants en Europe de l’Ouest n’a ratifié ce texte. Plusieurs autres États qui accueillent un nombre élevé de migrants, comme les États-Unis, le Canada, l’Australie, l’Inde, l’Afrique du Sud et les États du Golfe, ne l’ont pas ratifié non plus.

Les réfugiés sont dans une situation plus précaire encore. Les plus vul- nérables sont les 12 millions d’apatrides de par le monde – soit la popula- tion de grandes agglomérations comme Londres, Lagos ou Rio de Janeiro. Environ 80 % sont des femmes. En l’absence de protection d’un État « souverain », ces personnes sont de véritables citoyens du monde. Et leur protection nous incombe, à nous tous. Elles incarnent l’argument le plus net en faveur de la mise en œuvre de la responsabilité de pro- téger, car les garanties relatives aux droits fondamentaux doivent s’appliquer à tous les êtres humains, qu’ils se trouvent dans leur pays ou non.

À l’heure actuelle, la protection est perçue comme étant subordonnée à la souveraineté des États. Des femmes sont violées dans des camps au Soudan du Sud, des demandeurs d’asile sont enfermés dans des centres de détention ou des conteneurs métalliques en Australie comme au Kenya, et des centaines de personnes périssent à bord de frêles embarcations alors qu’elles cherchent désespérément un lieu sûr.

Cette année encore, des Africains qui dérivaient au large des côtes italiennes se sont vu refuser l’accès à la sécurité offerte par les rivages européens, les États revendiquant le caractère sacré des contrôles aux frontières. Les pouvoirs publics australiens ont continué d’intercepter les embarcations de réfugiés et de migrants en haute mer. Les agents chargés de surveiller les côtes des États-Unis ont défendu cette pratique : « L’interception en mer des migrants permet un renvoi rapide de ces personnes vers leur pays d’origine et élimine les procédures onéreuses requises en cas d’entrée sur le territoire américain. » La souveraineté l’a emporté à chaque fois sur le droit de chercher asile.

Environ 200 personnes perdent la vie chaque année alors qu’elles tentent de traverser le désert pour gagner les États-Unis, conséquence directe des mesures prises par les pouvoirs publics américains pour rendre impraticables les passages plus sûrs. Ce chiffre demeure stable, mal- gré une diminution de l’immigration.

Ces exemples témoignent d’un renoncement odieux à la responsabilité de promouvoir les droits humains, y compris le droit à la vie, et offrent un contraste saisissant avec la libre circulation des capitaux évoquée plus haut.

On voit aussi une différence flagrante entre les contrôles stricts de l’immigration et la quasi libre circulation dans le monde des armes classiques, en particulier des armes légères et de petit calibre. Des centaines de milliers de personnes ont été tuées, blessées, violées ou obligées de fuir de chez elles à cause du commerce des armes. Ce commerce est aussi directement lié aux discriminations et aux violences liées au genre, qui touchent les femmes de manière dispro- portionnée. Les initiatives visant à consolider la paix, la sécurité et l’égalité des genres et à mettre en place les conditions du développement sont profondément compromises. Les atteintes aux droits fondamentaux sont en partie alimentées par la facilité avec laquelle les armes sont achetées et vendues, négociées et expédiées aux quatre coins du monde, pour finir bien trop souvent entre les mains de gouvernements répressifs et de leurs forces de sécurité, de seigneurs de guerre et de bandes criminelles. C’est un commerce lucratif (70 milliards de dollars des États-Unis par an), ce qui explique les efforts déployés par les par- ties intéressées pour en empêcher toute régulation. Au moment de la mise sous presse de ce rapport, les principaux États exportateurs d’armement s’apprê-

taient à ouvrir de nouvelles négociations en vue de l’adoption d’un traité sur le commerce des armes. Amnesty International demande l’interdiction des transferts d’armes dès lors qu’il existe un risque substantiel que celles-ci servent à commettre des violations du droit interna- tional humanitaire ou de graves violations du droit relatif aux droits humains.

La circulation de l’information

Il est malgré tout possible de retenir un point positif de ces exemples : nous détenons des infor- mations à leur sujet. Cela fait un demi-siècle qu’Amnesty International dénonce les violations des droits humains dans le monde entier, et emploie toutes les ressources à sa disposition pour mettre fin à ces violations, en prévenir de nouvelles et protéger nos droits. La mondialisation des communications offre des possibilités que les fondateurs du mouvement de défense des droits humains moderne n’auraient jamais pu imaginer. La marge de manœuvre dont dis- posent les gouvernements et les entreprises pour se retrancher derrière des frontières « souveraines » est de plus en plus limitée.

De nouvelles formes de communication se sont installées dans nos vies à une vitesse impres- sionnante. Entre 1985, année de création du premier nom de domaine avec l’extension

.com, et aujourd’hui, où l’on compte 2,5 milliards d’internautes, le paysage numérique a connu une transformation fulgurante. En 1989, Tim Berners-Lee rédigeait une proposition de gestion de l’information sur Internet. Hotmail a vu le jour en 1996, les blogs en 1999 et Wikipédia en 2001. Facebook est né en 2004. YouTube en 2005. Cette même année, Internet a enregistré son milliardième utilisateur qui, statistiquement, a toutes les chances d’être une femme âgée de 24 ans et habitant à Shanghai. En 2006 sont apparus Twitter et le site chinois censuré de Google, Gu Ge. En 2008, la Chine comptait un plus grand nombre d’internautes que les États-Unis. Cette année-là, des militants travaillant avec des citoyens- journalistes kenyans ont développé un site Web appelé Ushahidi (terme swahili signifiant « témoignage »). Conçu à l’origine pour recenser les violences intervenues au Kenya après les élections, il s’est transformé en une plateforme internationale dont l’objectif est de « démocratiser l’information ».

Nous vivons dans un monde foisonnant d’informations et où les militants ont à leur disposition les outils permettant que les violations des droits humains ne soient pas passées sous silence. L’information crée une obligation d’agir. Toutefois, une question cruciale se pose : allons-nous continuer à avoir accès à ces informations, ou bien les États, de connivence avec d’autres acteurs puissants, vont-ils bloquer cet accès ? Amnesty International veut faire en sorte que tout un chacun dispose des outils nécessaires pour accéder aux informations, les partager et dénoncer le pouvoir et la « souveraineté » lorsque cette notion est invoquée à mauvais escient. Internet nous permet de construire un modèle de citoyenneté mondiale, et fournit un contre- point au concept de souveraineté et de droits fondés sur la nationalité.

L’idée formulée de façon si éloquente par Martin Luther King autour d’un « réseau d’inter- dépendances auquel nous ne pouvons échapper » et d’une « destinée commune » a été soutenue et défendue par de nombreux grands penseurs et militants des droits qui l’ont précédé ou lui ont suc- cédé. Le moment est venu de l’incor- porer dans notre modèle international de citoyenneté. La notion africaine d’ubuntu illustre parfaitement cette idée : « Je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous. »

Il s’agit de nous relier les uns aux autres, sans que les frontières, les murs, les océans ou la défi- nition de l’ennemi comme « l’autre » ne viennent polluer notre inclination naturelle à la justice et à l’humanité. Aujourd’hui, le monde numérique nous met réellement en prise directe avec l’information.

Capacité d’action et participation

La situation est simple : l’ouverture du monde numérique offre des chances égales à tous et permet à un nombre toujours plus élevé de personnes d’accéder aux informations dont elles ont besoin pour interpeller les gouvernements et les entreprises. Elle favorise la transparence et l’obligation de rendre des comptes. L’information est source de pouvoir : Internet est à même de donner aux sept milliards d’habitants de la planète les moyens d’agir. C’est un outil qui nous permet d’avoir connaissance des atteintes aux droits fondamentaux où qu’elles aient lieu, d’ap- porter la preuve de leur existence et de les dénoncer. Il nous permet de partager des informa- tions et nous aide ainsi à œuvrer main dans la main pour résoudre des problèmes, promouvoir la sécurité des personnes et le développement humain et concrétiser la promesse des droits humains.

La souveraineté des États, lorsqu’elle est invoquée abusivement, est diamétralement opposée à cette vision. Elle est associée au cloisonnement, au contrôle de l’information et des commu- nications, à la dissimulation derrière les lois relatives au secret d’État et d’autres dispositions exonérant les gouvernements de leurs responsablilités. En invoquant sa souveraineté, un gou- vernement entend affirmer qu’il n’a pas de comptes à rendre et que, dès lors qu’il agit à l’in- térieur de ses propres frontières, il ne peut pas être remis en cause. C’est ainsi que les puissants exercent leur autorité sur ceux qui sont démunis.

Rapport Annuel 2013 d'Amnesty International

Le 23 mai 2013 :
Cette vidéo illustre les difficultés et les dangers auxquels sont exposés les réfugiés, les migrants et les personne déplacées partout dans le monde. De la Syrie à la République démocratique du Congo (RDC), il ressort des images et des témoignages que souvent, les femmes et les enfants sont les plus vulnérables. Cette vidéo comprend des images d'enfants blessés en Syrie et des témoignages de femmes risquant d'être violées et tuées en RDC. Des images réunies par notre équipe de recherche dans l’État du Nil Bleu au Soudan datent de moins d'un mois. Des femmes déplacées suite au bombardement aérien de leur village expliquent au cours d'un entretien comment elles ont dû s'échapper pour se retrouver sans abri et sans nourriture.
Retrouvez toutes nos vidéos ici : Les Vidéos du Kiosque

Des faits parfois étonnants…

Pour un premier aperçu, voici quelques faits parfois étonnants, dérangeants ou alarmants de la situation des droits humains dans le monde.

  • Au Vietnam, la fraude fiscale peut être sanctionnée par la peine de mort.
  • Au moins 200 000 hommes, femmes et enfants sont condamnés à mourir dans des camps de travail en Corée du Nord. L'équivalent de toute la population de Lille.
  • La pollution dans le delta du Niger en Afrique occupe une surface grande comme le Portugal.
  • En Iran, en moyenne, on exécute 3 personnes tous les deux jours.
  • Depuis 2001, 540 personnes sont mortes après avoir reçu des décharges de Taser.
  • En Corée du Nord, le ministre de l'Armée aurait été exécuté pour état d'ébriété et comportement inapproprié durant la période de deuil de l'ancien dirigeant Kim Jong-il.
  • Depuis 1980, on compte 53 778 cas de disparitions forcées dans le monde. C'est un peu comme si on rayait la ville de Saint-Malo de la carte.
  • En 2012, la Chine a exécuté plus de prisonniers que tous les autres pays de la planète
  • .
  • En Afrique du sud, le mariage pour tous est inscrit dans la constitution. Mais en 2012, 7 personnes ont été assassinées pour leur orientation sexuelle.
  • En Irak, on exécute collectivement : 34 prisonniers exécutés le même jour en janvier et 21 autres en une seule journée en août.

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Trial By Timeline : condamné à la torture ou à la peine capitale par votre profil Facebook

L'opération "Trial by Timeline" dévoile avec habileté tous ces actes du quotidien pour lesquels nous pourrions être condamnés sous un régime totalitaire.

Voilà plusieurs années qu’Amnesty International lutte avec ferveur pour la protection des droits de l’Homme. Pour sa dernière campagne, l’ONG a choisi de lancer une nouvelle application par le biais de Facebook.  A tester ici.

Condamné à mort pour trafic de stupéfiants ou escroquerie, lapidée pour infidélité, jeté en prison pour des poèmes égratignant le pouvoir ou pour avoir brandi un drapeau… Tous les jours, les droits de l'homme sont violés autour du monde. Mais difficile pour les occidentaux d’imaginer ce que cela implique concrètement pour les populations locales.

Amnesty International a donc décidé de sensibiliser l’opinion par le biais de Trial by Timeline, soit "Jugé par votre journal Facebook". Une action digitale efficace qui montre tous les actes répréhensibles et insoupçonnés pour lesquels nous serions condamnés si nous vivions ailleurs.

Cette nouvelle application, imaginée pour Amnesty International par Colenso BBDO en Nouvelle-Zélande, passe au crible votre compte Facebook et rend sa (ou ses) sentences selon votre situation géographique (et l’ouverture d’esprit du pays où vous vivez). Le verdict est surprenant. Par exemple, saviez-vous que le fait d'avoir un compte Facebook peut être puni par la torture? Que la consommation d’alcool peut vous amener tout droit en prison ? Et que l’athéisme peut vous mener tout droit au peloton d'exécution ?

Amnesty International, rapport annuel 2013
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