Génie de l’intelligence artificielle et persécuté parce qu’homosexuel ; la légende Alan Turing


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Alors que sort en salle "The Imitation Game", retour sur l'itinéraire de ce génie qui déchiffra le code nazi Enigma, inventa la "machine universelle" et fut broyé par le puritanisme britannique, dans les années 1950.

Alan Turing a-t-il inspiré le logo d'Apple en se suicidant avec une pomme empoisonnée ? Non - la firme de Mountain View a coupé court à cette rumeur. Mais celle-ci parachève la légende de ce précurseur de l'intelligence artificielle, persécuté à la fin de sa courte vie, dans le Royaume-Uni des années 1950, parce qu'homosexuel.

A l'occasion de la sortie de The Imitation Game mercredi 28 janvier sur les écrans français, coup de projecteur sur ce savant mythique (1912-1954), à la lumière de la biographie écrite par Andrew Hodges, Alan Turing (éd. Michel Lafon).

Le décrypteur du code nazi Enigma

Alan Turing, qui a étudié au King's College de Cambridge, est repéré très tôt pour ses exceptionnelles aptitudes mathématiques. Après les accords de Munich en 1938 (signés entre autres par le Premier ministre britannique Neville Chamberlain), le Royaume-Uni saisit l'ampleur de la menace nazie.

Les dirigeants britanniques réunissent une équipe de jeunes cerveaux, dont fait partie Alan Turing, dans le château de Bletchley Park, au nord de Londres. Mission de cette "école du chiffre et du code" : intercepter et déchiffrer les messages codés des pays étrangers.

Au début de la seconde guerre mondiale, les premiers essais de décryptage des messages allemands s'apparentent quasiment, selon le biographe d'Alan Turing, à une "cure de jeux et devinettes proposés par The New Statesman, à la différence que personne ne savait si des solutions existaient". La tâche est si attrayante que"le fait d'être payé ou, sinon, récompensé, paraissait déjà en soi une curiosité".

Alan Turing prend la tête de l'équipe chargée de déchiffrer le code de l'Enigma navale, celui de la marine allemande, considéré comme un casse-tête insoluble dès 1938 par la défense britannique. Toutes les communications radio officielles entre bateaux allemands sont alors chiffrées avec ce code.

Pour les décrypter, Alan Turing met au point des machines électromécaniques, les"bombes Turing", basées sur des modèles mathématiques perfectionnés. A partir de 1942, son équipe déchiffre des milliers de communications chaque mois. Ces travaux seront décisifs pour renseigner la défense britannique sur les mouvements de l'armée ennemie. Et précipiter la victoire.

L'inventeur de l'ancêtre de l'ordinateur 

La traque du code Enigma sera, parmi d'autres, un laboratoire pour une "machine universelle" à laquelle Alan Turing travaillera tout sa vie. Il commence à concevoir en 1936 cette machine "qui deviendra un calculateur en 1945", et un ordinateur plus tard. "Son invention, explique son biographe, fait immédiatement parler d'elle sous le nom de 'machine de Turing', mais il s'agit en fait de l'ancêtre des programmes informatiques ou des logiciels."

Que cherche à fabriquer le mathématicien ? Une machine qui, "une fois construite, ne nécessiterait plus de réaménagements mécaniques, seulement de nouvelles tables d'instruction sous forme d'index". En 1945, cette vision dépasse l'entendement. Il la reformulera ainsi en 1948 : "Nous n'avons pas besoin de disposer d'une infinité de machines différentes pour accomplir différentes tâches. Une seule suffira. Le problème de construction posé par la production de machines variées, chacune spécialisée dans une tâche, est remplacé par un travail de bureau, c'est-à-dire la programmation de la machine universelle pour la tâche voulue."

A partir de cette année-là, à Manchester, Turing travaille à la programmation de l'ordinateur. Les problèmes scientifiques et philosophiques liés à l'intelligence artificielle le passionnent. En 1950, il expose dans Computing machinery and Intelligence ce qui passera à la postérité comme le "test de Turing".

A quel moment une machine peut-elle passer pour intelligente ? Quand on la confond, dans un dialogue, avec un être humain. "Si, sur la base de réponses écrites à des questions, un ordinateur ne pouvait être distingué d'un interlocuteur humain, alors le fair-play obligeait à reconnaître que la machine était capable de 'penser'", traduit Andrew Hodges. Le "test de Turing" (qui ne s'est jamais pensé comme véritable épreuve scientifique) est né. Et continue d'être une référence au XXIe siècle : en 2013, un robot baptisé Eugene Goostman a réussi, en se faisant passer pour un adolescent, à tromper des adultes, faisant dire à de nombreux observateurs qu'il avait passé le "test de Turing". 

L'accusé de l'Angleterre puritaine 

Même au King's College de Cambridge, Alan Turing n'avait pas caché à ses amis proches son homosexualité. "Pour Alan, son homosexualité faisait partie intégrante de lui-même", note son biographe. Dans les années 1950, à l'approche de la quarantaine, Alan Turing n'entend plus se scinder, ni se cacher. Pour se lier d'amitié avec lui, souligne Andrew Hodges, "il était essentiel de l'accepter comme homosexuel".

Quand il est traîné en justice pour "indécence et perversion sexuelle" après une relation avec un jeune homme, il assume les faits. Et devient un symbole de dépravation. Or, dans cette période de guerre froide et de maccarthysme, "les homosexuels, souligne Le Monde furent souvent considérés comme les 'maillons faibles' des systèmes d’espionnage et de défense occidentaux". Son statut social joue contre lui : il est censé, comme intellectuel et savant, servir d'exemple. Laissé en liberté conditionnelle, il doit suivre un traitement "organothérapeutique", c'est-à-dire une castration chimique.

Lassitude ? Dépression ? Alors que l'horizon semble se dégager et qu'on ne lui injecte plus d'hormones depuis un an, il est retrouvé mort le 8 juin 1954, dans son lit, l'écume aux lèvres. Il s'est vraisemblablement tué la veille, lors du lundi de Pentecôte "le plus froid et le plus humide depuis cinquante ans". Le médecin diagnostique un suicide par empoisonnement au cyanure, explique Andrew Hodges. Nul ne put donc savoir s'il était vraiment mort comme Blanche-Neige, l'héroïne du conte des frères Grimm, qu'il adorait.

Il faudra attendre les années 1970 et 1980, la libération sexuelle et l'avènement de l'ordinateur pour que Turing devienne une légende. Quant à la Grande-Bretagne, il lui faudra trente ans de plus pour pardonner à celui qu'elle avait offensé : en 2013, Elisabeth II signe une prérogative royale de clémence. La reine gracie enfin Alan Turing, six décennies après sa mort.

Benedict Cumberbatch interprète Alan Turing dans "The Imitation Game" de Morten Tyldum

Benedict Cumberbatch interprète Alan Turing dans "The Imitation Game" de Morten Tyldum

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