Reportage complet en fin d’article.

Éric Zemmour n'est pas le seul à le dire. Pour beaucoup d'entre nous, délinquance et immigration sont intimement liées. C'est ce solide préjugé que Christophe Nick et Gilles Cayatte se sont appliqué à démonter dans une enquête diffusée ce mardi soir dans "Infrarouge" sur France 2. L'un des co-auteurs raconte les dessous du tournage.

 

J’ai commencé ce documentaire alors que je m’étais promis de ne plus faire de film clivant. Nous étions en 2010, je sortais très perturbé du "Jeu de la Mort", un film où j'avais reproduit l'expérience de Milgram. J’avais vécu très violemment les polémiques qui avaient suivi la diffusion du documentaire.

Dans la plupart des pays, mon film avait suscité des débats sur le fond mais en France, j’ai été poursuivi pour "incitation à la violence". Ça m’a paru dingue.

Mais j’ai persisté. Je devais continuer dans la psychologie sociale et l’inspection de la psychologie humaine.

 

J’ai choisi un préjugé de plus en plus banalisé

 

J’avais fait une erreur centrale pour "Le Jeu de la mort". Les téléspectateurs ont passé leur temps à se demander :

"Mais qui sont ces 90 personnes qui acceptent d’électrocuter leur voisin ?"

Or mon but était de prouver que ces 90 personnes, c’était eux, c’était nous.

Pour ne pas retomber dans le même piège, j’ai choisi une thématique forte, qui concerne tout le monde : la discrimination. Et j’ai voulu m’attaquer au préjugé partagé majoritairement, à droite comme à gauche : le lien entre immigration et délinquance. Certains expliqueront ce lien par la précarité, d’autres par la religion ou d’autres facteurs, mais en gros, tout le monde le pense.

 

La psychologie sociale au secours de la politique

 

Au départ, le film était scientifique, il s’agissait d’étudier le mécanisme qui nous amène à discriminer l’autre, car nous sommes tous à la fois discriminés et discriminants.

Le champ scientifique est énorme et dans beaucoup de pays, les expériences de psychologie sociale, qui étudient les comportements humains et leurs interactions, ont une influence politique considérable.

Aux États-Unis par exemple, ce sont ces travaux qui ont conduit à la mise en place de politiques de discrimination positive, dont le but est d’aller au-delà des préjugés et d’individualiser les rapports humains.

En France, c’est un domaine qui reste méconnu. Alors comment faire pour que les communautés dépassent leurs antagonismes ? Je n'arrivais pas à trouver la forme à donner à mon film.

 

Ça m’a sauté aux yeux

 

Je suis alors tombé sur un débat entre démographes au sein de l’Ined. Au cœur de la polémique, des données très précises sur le nombre d’immigrés présents en France. Je ne savais pas que ça existait.

Je suis allé chercher ces statistiques dans un rapport de l’Insee. Selon l’institut, un immigré est une personne d’origine étrangère qui vit en France, naturalisée ou non. Quand on est immigré, on reste immigré.

Parallèlement, j’ai regroupé les statistiques de la police nationale sur la criminalité.

Ca m'a sauté aux yeux : il n’y a pas de rapport direct entre nombre d’immigrés et taux de criminalité.

 

Les chercheurs nous ont ri au nez

 

Nous avons cherché les villes où il y avait le moins d’immigrés.

Prenons La Roche-sur-Yon, ville "blanche" de Vendée, le département le plus "blanc" de France. La criminalité y est la même qu’à Argenteuil, la ville que Nicolas Sarkozy voulait nettoyer de ses "voyous".

 

 

Encore fallait-il démontrer scientifiquement que mon intuition était la bonne.

J'ai alors compilé des centaines de données, calculé les coefficients de corrélation entre plusieurs variables pour arriver à la conclusion claire et nette qu'il n'y avait pas de lien de causalité entre immigration et criminalité, ni entre chômage et criminalité ou entre jeunesse et criminalité. La délinquance résulte d’une somme de facteurs. 

Avec le réalisateur Gilles Cayatte, nous sommes allés voir quelques chercheurs avec nos résultats sous le bras et ils nous ont ri au nez. Il était évident pour eux qu’un seul facteur ne pouvait pas expliquer la criminalité. À ce moment-là, notre intuition s’est confirmée : nous étions désormais certains qu’il n'y avait bien aucune causalité entre délinquance et immigration.

 

John-Paul Lepers ne nous croyait pas

 

Hors de question pour nous de faire un film moraliste, nous voulions un documentaire dans lequel tout le monde pourrait se reconnaître. Et je suis sûr que beaucoup s'y retrouveront.

Nous sommes allés trouver le journaliste John-Paul Lepers, qui ne croyait pas en notre hypothèse. Comme tout le monde, il partait avec son préjugé en tête. Et tant mieux, c’est ce qui fait que le film fonctionne.

 


 

Sur le terrain, il a compris assez vite qu’il avait tort, car c’était spectaculaire.

La ville d’Oyonnax, par exemple, c’est dingue ! C’est mort, il ne s’y passe rien. Et pourtant, Oyonnax, c’est 28 % d’immigrés, le haut du classement, et un taux de chômage très élevé.

 

Une perception plus qu’une réalité

 

À Montbéliard, dont certains quartiers peuvent abriter 30 % d’immigrés, le taux de criminalité est considéré tel qu’il méritait, pour Manuel Valls alors ministre de l'Intérieur, d’instaurer une zone de sécurité prioritaire. À Caen, ville "blanche", les statistiques font état de presque plus de délinquance qu’à Montbéliard, mais celle-ci est considérée comme normale. Ce sont des jeunes qui sortent, qui s’amusent et personne ne s’en offusque.

À Montbéliard, à l’inverse, les gens sont proprement terrifiés. Ils n’osent pas rentrer chez eux le soir, alors qu’il ne s’y passe rien.

C’est incroyable de se rendre compte qu’il s’agit là plus d’une perception que d’une réalité. Les bandes de jeunes, présentes dans les deux villes, ne sont tout simplement pas perçues de la même façon.

C’est après ce constat que nous avons décidé de faire le deuxième film, sur la fabrique du préjugé.

 

On associe Maghrébin et agression

 

Dans ce deuxième volet, nous avons fait plusieurs expériences. Dans l’une d’elles, nous diffusons une même scène de dispute entre deux personnages. Selon les versions de la scène, les personnages sont tour à tour blancs ou maghrébins. Et c’est un fait, les témoins ont plus tendance à juger les personnages agressifs lorsqu’ils sont incarnés par des personnes d’origine maghrébine.

Dans une autre expérience, nous montrons la photo d’un homme blanc menaçant d’un couteau un homme maghrébin. Nous avons demandé à un premier cobaye de décrire la photo à une deuxième personne qui ne l’avait pas vue et ainsi de suite. Très vite, l’homme agressif n’était plus blanc mais maghrébin.

Cette expérience date des années 1950 aux États-Unis. Elle mettait alors en scène un noir et un blanc. Dans 83 % des cas, le couteau changeait de main.

 

Un mécanisme cognitif naturel et terrifiant

 

Et si ces préjugés sont si ancrés en nous tous, c’est parce que nous avons besoin de juger vite les situations qui nous entourent afin de les comprendre. C’est là où ça devient intéressant car le phénomène cognitif est à la fois naturel et terrifiant. 

Et c’est parce que c’est inscrit en nous qu’il faut beaucoup de pédagogie pour le déconstruire.

Je me suis aussi rendu compte qu’au-delà des discriminations raciales, nos préjugés pouvaient avoir des incidences extrêmement graves dans d’autres domaines. Nous prenons l’exemple d’Outreau dans le film car une somme de préjugés est à l’origine de ce drame : sur les gens du Nord, sur les enfants… Tout le monde avait même fini par assimiler le préjugé qui le concernait.

 

Nous rendons les préjugés vrais

 

Il y a une expérience que j’adore et qui démontre bien le fait que nous collons aux préjugés dont nous sommes victimes.

Prenez une classe mixte. On coupe le groupe en deux et on leur donne un problème de maths. Au premier groupe, on dit qu’on va tester leurs acquis du premier semestre. Au deuxième groupe, on dit qu’on va mesurer leur aptitude à faire des maths. Dans le deuxième groupe, 20 % de filles en moins réussissent le problème. Elles ont intégré le préjugé que les filles étaient mauvaises en maths.

Et si l’on fait le même test avec des Blancs et des Asiatiques, le résultat sera équivalent car le préjugé selon lequel les Asiatiques sont bons en maths leur collent tous à la peau.

Nous finissons tous par rendre les préjugés vrais. Parce que le stress induit ce réflexe. Et si la police poursuit des Maghrébins, ils auront plus tendance à courir, donc à fuir et à se rendre coupables aux yeux de la police.

 

Se réarmer face au discours dominant

 

Il est urgent de démonter ces mécanismes, non seulement parce que le discours d’Éric Zemmour finit par être dominant, mais aussi parce qu’on a lentement admis ces préjugés au nom du ras-le-bol du politiquement correct. Ce sont 50 ans de recherches qui ont été progressivement démontées sous ce prétexte, que ce soit sur les femmes, sur les handicapés, sur les immigrés, les religions…

Nous avons construit ces deux films sous la forme de fact-checking pour se réarmer face au discours dominant, pour qu’on retrouve des arguments.

Car nous sommes quotidiennement abreuvés par cette pensée qui nourrit nos préjugés. Ce sont les unes de "Minute", mais aussi les journaux télé pour qui "tournantes = cités". À force de se nourrir de ces raccourcis, nous devenons tous dangereux.

 

Un film important

 

Il faudrait que ce film soit montré aux enfants. Il y a déjà un programme, "Savoir au présent", qui a sélectionné le film et qui va le diffuser dans les lycées. C’est déjà une très bonne chose.

Nous avons fait un film important dont je suis très fier, mais il a fallu un temps incroyable pour le faire et c’est pour ça que nous sommes les premiers.

Nous avons entamé le travail de reconquête.

 


 

Le faux lien entre immigration et délinquance démontré sur France 2
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