Un silence coupable pour Christiane Taubira

Le Canard à un peu mal au cul ces derniers temps. L’affaire Taubira n’a rien arrangé. Il aura fallu attendre plusieurs semaines pour que l’on commence à entendre des soutiens à la Garde des Sceaux s’élever, même au plus haut niveau de l’État.

Yann Moix, d’ailleurs, a publié une lettre ouverte pour en développer son ressentiment qu’il termine par une citation de Bernanos fort bien à propos « Les ratés ne vous rateront pas. »

FN, anti-mariage pour tous ; les “ratés” ne ratent pas Taubira.

On pouvait s’attendre à bien mieux, bien plus vite et bien mieux fait pour soutenir cette femme. D’ailleurs, il aurait même été utile de réagir immédiatement, en prolongeant ses insultes sur la libération de la parole raciste dans notre pays, comme le fait aujourd’hui Sophie Elizon, La déléguée interministérielle pour l’égalité des chances des Français d’Outre-mer. Comme l’ont fait le premier ministre et le président de la république cette semaine.

Mais voilà ; seulement cette semaine alors que ces insultes ont commencé il y a presque un an. Même les UMPistes à l’assemblée nationale, ont préféré rester dans une posture politicienne que de rejoindre les autres bans dans une standing ovation qui saluait, pourtant, bien au delà du seul cas “Taubira”.

De “guenon” à “y’a bon Banania” en passant par les caricatures abjectes sur les profils FN des candidats FN ; les “ratés” ne ratent pas Taubira.

“la France se délabre”

S’inquiète Christiane Taubira dans une longue interview sur Libération. A juste titre. Depuis le fameux débat buissonien sur l’identité nationale des sarkozystes, où l’on avait pu entendre un maire UMP sortir son “y’a trop d’arabe” comme s’il s’agissait d”une évidence, la parole raciste se libère. Et dès que des politiques, censé montrer un exemple dialectique pour le reste des adhérents et sympathisants de leurs mouvement, libèrent eux-mêmes cette parole, comment le “peuple” ne s’en emparerait pas, lui qui est déjà prêt à transformer ses soucis en ceux des autres, du moins concernant les causes.

“y’a bon Banania”

«Je me ramasse depuis longtemps du "macaque", du "Y a bon Banania", par des manifestants ou des élus qui l’écrivent sur leur site internet.». Mais au-delà de son cas, Christiane Taubira s’inquiète d’une société dans laquelle«périodiquement, et encore sous le dernier quinquennat, on a construit un ennemi intérieur». Une société dans laquelle le Front national s’est institutionnalisé, et la droite classique a «un problème d’identité».

Et c’est là qu’on aurait aimé entendre l’une des grandes voix de gauche et de droite commencer à l’ouvrir ; les mêmes que l’on a entendu discourir à foison sur des affaires Léonarda et d’autres simples faits-divers. Mais voilà ; le courage commence peu à peu à disparaître et surtout, le fait-divers est bien plus payant aujourd’hui qu’une prise de position sur un grand sujet de société qui, par sa complexité, larguera nos beaufs à la parole décomplexée.

C’est exactement ce qu’écris Yann Moix - dans une plus jolie langue que celle du Canard - dans sa lettre ouverte à la garde des Sceaux - que Le Kiosque aux Canards vous pose, ici :

Madame,

Je vous adresse cette courte lettre pour vous dire que la honte que je ressens d’être français quand vous êtes insultée dans votre dignité n’est rien, absolument rien, au regard de la fierté que je ressens face à la permanente démonstration de votre courage.

Il n’est pas question, ici, de politique. Mais seulement de reconnaître, en vous, tandis que pleuvent sur vous mille crachats et quantité d’immondices, une de ces figures qui font, contre vents et marées, progresser notre vieille République.

Je crois bien qu’en d’autres temps, Robert Badinter, ou Simone Veil encore, furent confrontés, de par l’ampleur de leur vision sociétale, de par la force de leurs convictions et la puissance de leur volonté, à la haine provisoire des réactionnaires et des moisis.

Vous aurez, non sans humour, permis plus d’avancées en quelques mois à la France, que d’autres pendant quelques décennies.

Votre personne, comme une sorte de caisse de résonnance, présente cette particularité, quasiment inédite, de dévoiler à elle seule, de stigmatiser sur elle seule, les nombreuses maladies dont notre pays est aujourd’hui atteint.

Puissiez-vous, madame, exister encore longtemps, et incarner cette Marianne au visage plus humain, moins éthéré, moins lisse aussi, que celle dont rêvent les nostalgiques d’une France éternelle qui, pour notre grand bonheur, n’eut jamais la moindre réalité et, ne leur en déplaise, n’existera jamais.

J’ai l’impression que, depuis quelques jours, c’est notre République qui devient bananière.

Pensez donc à Bernanos : « Les ratés ne vous rateront pas. »

Un silence coupable pour Christiane Taubira : quand Le Kiosque aux Canards parle de “beaufs”, Moix, avec Bernanos, parlent de “ratés”. Tout est dit.

Un silence coupable pour Christiane Taubira
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