Connaissez-vous le paradoxe de la Grenouille… Qu’on trouve parfois sous le terme « allégorie » ? C’est l’histoire d’un batracien qu’on met dans une casserole, et la casserole sur le feu. L’eau chauffe, mais comme la bestiole ne se rend pas compte du changement de son environnement, elle reste dans son jus et se laisse bouillir.

Alors que, balancée dans une bassine de liquide bouillant, elle aurait fait un bond, pour échapper à ce destin funeste. Cette allégorie parle d’habitude. Elle me fût présentée quand, au cours de mes études, j’abordais la systémique…

Où l’on parle de systémique

La systémique est apparue dans la seconde moitié du XXième siècle, vue comme une méthode scientifique qui s’appliquerait à d’autres sciences (informatique, neurosciences, psychothérapie, etc…). Elle peut être également vue comme un langage, puisqu’elle a ses codes et représentations, dégagés du contenu dont elle parle. Elle sert souvent à décrire des situations complexes, en opposition à des situations compliquées.

La grenouille nous raconte que si l’environnement change doucement, on peut ne pas s’en rendre compte, jusqu’à la destruction. Mais quand on met un système en état de choc, alors il s’adapte, y compris brutalement.

Où systémique et rationalisme se télescopent

Le rationalisme est hérité d’Aristote, mis en forme par Descartes. L’idée c’est de découper un problème en rondelles, d’étudier chaque rondelle, de résoudre la rondelle, en espérant que, lorsque le mystère de toutes les rondelles sera élucidé, le tout deviendra transparent, performant, explicité.

Hors, la technique des rondelles ne tient pas compte du fait que le saucisson est beaucoup plus que la somme de ses rondelles. Il me semble que la connaissance des rondelles n’entraine pas automatiquement la connaissance du saucisson.

La systémique, elle, regarde le saucisson comme un objet, soumis à des interactions, pris dans sa globalité, dont l’organisation est un concept central, et dont la complexité est soumise à l’inconnu, l’aléatoire, l’incertain.

Bon, l’image du saucisson est quand même un peu tirée par les cheveux… J’avoue.

Sur la systémique, il faut lire Edgar Morin, Joël de Rosnay ou encore Jean-Louis Le Moigne. Étant un tantinet chauvine, je ne parle que d’auteurs francophones.

Tout ça pour dire…

Que nous vivons dans des sociétés complexes, mais que nous continuons à découper les problèmes rencontrés en tranches de mortadelles (oui, je change, à cause des redites). Et nous voulons tout résoudre en confiant d’innombrables études à des experts chargés de déficeler, chacun dans son coin, son morceau d’embarras.

Regardez les programmes des colloques, les émissions de télévision, les rapports demandés par les Ministères ou les Chambres… Ils sont cafis de patronymes associés à des titres doctoraux. À chaque jour son expert. À chaque bobo son expert.

Et en sommes-nous où ? Nous vivons dans un monde qui ressemble de plus en plus à une pile d’essais produits par des experts. Vous avez mal à l’économie ? Vite un docteur en économie. Ah voui ! Mais ce n’était pas l’économie le problème, c’était la fiscalité… Qu’on me porte fissa un fiscaliste ! Et l’idée ne vient à personne de mettre dans le même bain l’économiste et le fiscaliste, accompagnés d’un aimable auditeur qui ne serait là que pour saisir l’essence des propos.

Parfois, on nous donne à voir des experts qui ont la pensée contradictoire, au moins ça évite la pensée unique. Mais à la fin, ils s’accrochent à leur expertise comme du lierre sur une façade.

Certes, je caricature. Il n’empêche que nous vivons au rythme des expertises en tout genre et que le résultat, dans l’immédiat, n’est pas probant.

De la grenouille au rat

Et je finirai par une histoire, également recueillie lors de mes cours de systémiques… Je ne sais pas si elle est réelle ou si c’est une fable pour illustrer la nécessité de l’approche systémique…

Quelque part dans une île hawaïenne, il y avait des récoltants de noix de coco. Ils devaient partager avec des rats, qui montaient au cocotier voler quelques noix. D’un point de vue économique, la perte s’élevait à environ 20 % de la production. Ils firent appels à des experts… Ces doctes savants conseillèrent aux exploitants d’habiller, sur deux mètres au moins, les pieds des arbres avec de l’aluminium.

Quelques semaines plus tard, apparut, dans l’île, une forme particulière de méningite parasitaire. Il fallut à nouveau faire appel à des experts.

De fait, les rats mourraient de faim, ils s’étaient mis à pêcher, et, parce que ce n’était pas des rats éduqués, à faire leur besoin dans l’eau. La crevette, animal qui filtre les impuretés, se chargea donc de récupérer ce parasite du rat qui donnait la méningite.

Or, dans cette île, une des spécialités locales était une salade composée, assaisonnée de la tête de crevette écrasée.

Voilà comment, pour gagner de la noix de coco, on déclencha une épidémie.

Je me demande… Quand va-t-on regarder notre monde comme un système, et cesser d’empiler mesure sur mesure ? Quand, va-t-on, par exemple, s’attaquer à la grande réforme fiscale ? Tant je gage que, parfois, recouvrer un impôt est plus coûteux que ce que rapporte l’impôt lui-même.

Un bestiaire dans le système
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